Madagascar : la forte présence chinoise passe de plus en plus mal

Par AFP

Des Malgaches manifestent contre la compagnie chinoise Jiuxing qui exploite un gisement d'or, le 6 octobre 2016 à Soamahamanina, à Madagascar. © AFP

La mine n'avait pas encore ouvert mais la colère de la population était trop forte. Alors, un beau jour d'octobre, les Chinois sont partis sans demander leur reste, ne laissant derrière eux que des tentes vides et quelques mégots couverts d'idéogrammes.

Pendant des mois, la petite ville de Soamahamanina, au centre de l’île de Madagascar, a vécu au rythme des manifestations.

Chaque jeudi, ses habitants sont descendus dans les rues pour dénoncer la société chinoise Jiuxing. Dans leur collimateur, un projet d’exploiter pendant quarante ans un gisement d’or qui aurait, selon eux, ruiné leurs exploitations agricoles. Mais aussi et surtout, la nationalité de ses dirigeants.

Ici comme dans d’autres villes de la Grande île, les Malgaches expriment de plus en plus ouvertement leur hostilité à la présence des Chinois, leurs premiers partenaires commerciaux.

« Madagascar appartient aux Malgaches, pas aux Chinois ou aux autres étrangers », clame sans détour Fenohasina, un étudiant de Soamahamanina. « Quarante ans d’exploitation, ça s’appelle vendre le pays », renchérit Marise-Edine, vendeuse.

Cette animosité a gagné de larges portions de la population. Au point que les cultivateurs qui ont accepté de profiter du pactole offert par les Chinois en échange de leurs terres sont aujourd’hui amèrement pointés du doigt.

« Nos compatriotes nous en veulent et nous accusent de vendre le pays », résume, amère, Perline Razafiarisoa.

« Ce sont les gens de l’extérieur qui incitent ceux d’ici à ne pas aimer les Chinois », déplore lui aussi Chrysostome Rakotondrazafy, contremaître à Jiuxing Mines. « Il y a une manipulation politique derrière tout ça », accuse-t-il.

Balayée par ce vent contestataire, la société chinoise n’a pas eu d’autre choix que de décamper.

– ‘Erreurs passées’ –

« La société pense qu’on est en droit de rester mais, pour l’apaisement social, on a préféré se retirer », explique sa porte-parole Stella Andriamamonjy. « On espère revenir sur de nouvelles bases, réparer les erreurs passées ».

Pas sûr toutefois que Jiuxing Mines y parvienne rapidement. Pour certains habitants, il n’en est même absolument pas question.

« Je voudrais dire à nos plus hauts dirigeants de réfléchir car les grandes puissances de ce monde ne font que nous manipuler et nous tourner les uns contre les autres pour détruire notre pays », prévient l’un d’eux, Marie Rasoloson.

En quelques années, la Chine s’est imposée comme le premier partenaire commercial de Madagascar, où plus de 800 entreprises et 60.000 citoyens chinois sont aujourd’hui installés.

Projets agricoles, routes, hôpitaux, hôtels, industries, l’Empire du Milieu affirme avoir déjà investi sur l’île plus de 740 millions de dollars. A Madagascar, où 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté, cette manne a donné un coup de fouet inespéré au développement des infrastructures locales.

Mais, comme ailleurs sur le continent africain, le débarquement en force des Chinois a bouleversé les équilibres économique, écologique et social du pays et provoqué de multiples frictions.

En 2011 déjà, les forces de l’ordre étaient intervenues dans le quartier chinois de la capitale Antananarivo pour éviter une émeute. En cause, les violences d’un commerçant asiatique sur deux de ses employés malgaches.

Trois ans plus tard, des heurts causés par des revendications salariales avaient fait six morts dans une sucrerie « chinoise » à Morondava (ouest). L’ambassade de Chine s’en était ouvertement inquiétée et avait mis en garde les autorités contre la « mauvaise image du pays pour la coopération et l’investissement ».

– Concurrence –

« Le problème des Chinois, c’est qu’ils ne connaissent pas les étrangers », résume Rao, un ancien employé d’une entreprise chinoise. « Ils ne connaissent pas les Malgaches: ils restent entre eux, dans la communauté chinoise ».

Inquiet de la montée du sentiment anti-chinois, le gouvernement malgache prône l’apaisement, bien décidé à ne pas couper les ponts avec son puissant partenaire.

« Il faut à tout prix éviter de tomber dans la xénophobie », plaide le président du parti au pouvoir, Rivo Rakotovao, « c’est facile à déclencher mais difficile à éteindre ».

En inaugurant récemment une route chinoise, le président Hery Rajaonarimampianina s’est lui-même publiquement réjoui de la « main tendue » par Pékin à son pays.

L’ambassadeur de Chine Yang Xiarong a promis en écho de renforcer « la coopération gagnant-gagnant » entre les deux pays.

« Les entreprises chinoises sont bien intégrées dans la communauté locale, le personnel qu’elles emploient est local à 90% et elles ont créé plus de 17.000 emplois », souligne-t-on à l’ambassade. « Elles attachent une grande importance à leur responsabilité sociale ».

Frappés de plein fouet par l’âpre concurrence des Chinois, de nombreux Malgaches en doutent.

Artisan-vannier, Daniel Rafanomezantsoa les considère même comme ses fossoyeurs: « Les Chinois offrent les meilleurs prix aux producteurs et achètent beaucoup de quantité. Nous, on ne ramasse que des miettes, au prix fort », se plaint-il. « A ce rythme-là, je ne me vois plus aucun avenir dans ce métier ».