Qunu, muré dans le silence, refuse d’évoquer la mort de Mandela

Par AFP

Qunu, muré dans le silence, refuse d'évoquer la mort de Mandela © AFP

"Déposer des fleurs? Ca ne se fait pas ici", tranche Penuel Mjongile un berger de Qunu, le village d'enfance de Nelson Mandela, où l'hypothèse de sa mort est dans tous les esprits mais sur aucune lèvre.

Dans cette localité rurale, à près de 900 kilomètres du coeur économique de l’Afrique du Sud, personne n’a érigé d’autel à la gloire du père de la Nation, qui devrait être enterré ici, près de sa maison, construite à flanc de colline il y a une vingtaine d’années.

Contrairement à l’hôpital de Pretoria, où le premier président noir du pays se trouve dans un état critique, à près de 95 ans, il n’y a aucun bouquet, messages ou nounours pour lui souhaiter un prompt rétablissement.

« Nos voeux sont là »: résume Penuel Mjongile en se tapant fièrement la poitrine.

Dans l’air frais de l’hiver austral, le vieil homme, emmitouflé dans un long manteau, conduit ses bêtes paître dans un pré. « On ne discute pas de la mort d’une personne qui est toujours vivante », explique-t-il, balayant toute question sur l’inévitable décès de son illustre voisin.

« C’est un tabou tant que ce n’est pas fait », ajoute-t-il la voix basse.

Dans la culture africaine, et plus spécifiquement xhosa, l’ethnie de Mandela, évoquer le décès d’une personne à l’agonie est considéré comme un manque de respect. Pour cette raison, la présidence sud-africaine, seule habilitée à donner des nouvelles de l’icône mondiale, se contente de communiqués laconiques.

A Qunu, l’interdit est encore plus fort. « Il faut respecter la volonté de Dieu et des ancêtres », explique Lazola Nqeketo, croisé sur les chemins du village où la vie suit son cours habituel.

« Ici on ne nous dit rien »

« Nous ne pouvons qu’attendre et espérer, poursuit-il. Parfois, l’espoir augmente, parfois, il s’évanouit. Mais nous ne pouvons pas parler de sa mort tant que ce n’est pas fait. « 

Faute d’en discuter, les habitants de Qunu suivent les nouvelles à la radio et à la télévision. « Parfois je me dis que j’aimerais bien être à Pretoria, avec lui, parce qu’ici on ne nous dit rien », confie le jeune homme.

Pendant ses vingt-sept ans de détention dans les geôles du régime raciste d’apartheid, Nelson Mandela a chéri le souvenir de ses années à Qunu, les parties de pêche et les combats au bâton livrés dans les prairies environnantes.

A sa libération en 1990, c’est donc ici qu’il a choisi de construire un pavillon, non loin des tombes de ses parents. En juillet 2011, l’ancien président a tenté de s’établir durablement dans sa maison de campagne qu’il a agrandie. Mais ses ennuis de santé l’ont vite ramené à Johannesburg, près des meilleurs hôpitaux du pays.

Rattrapé par une infection pulmonaire qui le tourmente depuis deux ans et demi, il a de nouveau été hospitalisé le 8 juin à Pretoria. Depuis, journalistes, anonymes et personnalités affluent vers la Mediclinic Heart Hospital, dont le grillage est recouvert de messages de soutien et de petits présents.

Rien de tel à Qunu. Quelques journalistes ont bien élu domicile en face de sa résidence. Des ouvriers semblent s’affairer dans l’enceinte de sa demeure mais un mur a été érigé pour les dissimuler aux yeux des curieux.

La seule activité notable arrive de l’extérieur. La demeure de Nelson Mandela est située tout près de la grand-route menant du Cap à Durban et, de temps en temps, des automobilistes s’arrêtent pour prendre une photo avant de repartir.

« Je ne savais pas que c’était la maison de Mandela, mais j’ai vu les caméras alors je me suis arrêté », confie Jabulani Mzila, brièvement descendu de sa voiture.

Un couple blanc, accompagné d’un petit garçon, fait également halte devant sa propriété. L’enfant a une fleur des champs à la main, il l’accroche à la clôture et repart. La petite fleur reste, seul témoignage de l’immense affection que les Sud-Africains portent à leur libérateur.