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DossierRDC : Mbote changement ?

19/10/2012 à 12:58
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L’auteur vient de publier 'Combats pour la culture' aux éditions Hémar. L’auteur vient de publier "Combats pour la culture" aux éditions Hémar. © Thomas Dorn

Alors que Kinshasa a accueilli, du 12 au 14 octobre, le 14e sommet de la Francophonie, l'écrivain congolais Lye M. Yoka évoque l'histoire de la langue de Molière en RDC.

Langue officielle de la RDC, le français y cohabite avec quatre langues nationales : le lingala, le kiswahili, le tshiluba et le kikongo. Il est donc employé au travail et dans l'administration dans le pays en général et à Kinshasa en particulier. Du fait de son statut de capitale, cette dernière, qui va accueillir le prochain sommet de la Francophonie du 12 au 14 octobre, se sent tout particulièrement concernée pour mettre en lumière sa pratique du français.

C'est le 14 mai 1886 que ce dernier a été décrété « langue de travail et d'administration » de l'État indépendant du Congo, par ordonnance de l'administrateur général, le représentant du roi des Belges à Boma, alors capitale congolaise. Ainsi, la langue française, qui a conservé ce statut jusqu'à nos jours, totalise cent vingt-six années de présence en RDC. Le pays compte actuellement un peu plus de 17 millions de francophones, soit environ 23 % de sa population totale. Par son statut, cette première langue étrangère jouit d'une situation de monopole ; elle ne rencontre aucune concurrence.

Paradoxe

L'histoire de la langue française en RDC est paradoxale. Colonisé par un pays, la Belgique, tiraillé lui-même depuis le XIXe siècle par des querelles linguistiques tendues entre les Flamands et les francophones, le Congo a en fait hérité de la position de suprématie de la bourgeoisie wallonne, alors au pouvoir. La langue française s'est imposée au sein des écoles et des institutions, le flamand étant relégué au rang de seconde langue étrangère. Autre paradoxe : c'est pendant l'époque coloniale que la promotion des langues nationales a été déterminante, avec, pour la première fois en Afrique noire, la traduction de la Bible (en kikongo), la publication d'ouvrages et de journaux en quatre langues nationales dans les différentes capitales provinciales concernées, l'ouverture de bibliothèques publiques, l'instauration des feuilletons dramatiques radiophoniques, etc. Néanmoins, pendant la période coloniale, le français - cette langue du maître ou de l'instituteur - est resté pour « l'évolué » un symbole de prestige. Il a été à cette époque considéré comme la condition nécessaire et essentielle à toute promotion sociale : un travail rémunérateur, un changement de grade ou de statut, la considération. C'est aussi le français qui servait d'indicateur pour définir le niveau d'intégration ou d'assimilation.

Les changements de régime politique ont amené sur la scène des leaders anglophones.

Lorsque le pays a accédé à l'indé­pendance en 1960, avec toutes les mutations que cela a entraînées, le français, bien qu'ayant gardé son statut de langue officielle, n'était plus un symbole de prestige, de « classe » et de pouvoir. Les promotions sociales, à cause de la dégradation de l'école et de l'inversion des valeurs, étaient davantage fonction du positionnement politico-tribal et du poids économique. Cela a découragé beaucoup de jeunes vis-à-vis de l'école et de la pratique de la langue française. En outre, les tracasseries rencontrées dans l'obtention de visas pour la Belgique ou la France les ont poussés à émigrer vers des destinations plus accessibles, dont l'Afrique du Sud et les pays d'Asie, où l'anglais est prédominant. Il suffit d'observer le nombre croissant d'écoles de langue anglaise dans la plupart des capitales provinciales de la RDC pour se rendre compte de cet engouement migratoire. Les derniers changements de régime politique ont amené sur le devant de la scène des leaders généralement anglophones. Et la ruée vers les minerais de l'Est et du Sud-Est (en particulier du Katanga) a imposé le choix de l'anglais aussi bien aux nouveaux employeurs qu'aux jeunes en quête d'embauche.

Véhiculaire

Pourtant, lors de l'adoption de la Constitution de la IIIe République, en 2005, le statut du français n'a connu aucune modification. De toute évidence, il reste le véhicule de la culture et de la science : la majorité des artistes, des inventeurs et des acteurs politiques réfléchit et pense à la fois en français et en langue nationale. Dans les secteurs de la presse, de l'administration, de l'enseignement et de la recherche scientifique, l'usage du français domine. Il joue le rôle de langue véhiculaire - au-dessus de la mêlée interculturelle - également dans les relations publiques ou interpersonnelles. De plus en plus, l'acquisition préscolaire du français en famille devient une donne importante dans les milieux urbains, surtout dans les foyers à revenus intermédiaires ou supérieurs. Il y devient même la langue maternelle. Le prétexte étant pour certains des parents que le français favorise la maîtrise des connaissances.

Apprivoisé

Cela n'empêche pas les débats de plus en plus houleux entre théoriciens et praticiens de la langue autour d'un « partenariat » entre le français et les langues nationales. Pour la plupart des théoriciens, on reviendrait ainsi, comme à l'époque coloniale, à une formule qui imposait les langues nationales au cours des trois premières années du cycle primaire ; le français serait adopté pour les autres promotions du cycle secondaire jusqu'à l'université. Les praticiens jugent ce débat d'arrière-garde, puisque artistes, journalistes et écrivains optent de plus en plus pour les langues nationales. Ils estiment que l'inventivité des Congolais est telle que le français a été apprivoisé par les langues nationales (et inversement) au point de produire une sorte de « créolisation » riche, féconde et populaire.

L'avenir du français en RDC doit être envisagé à travers la mise en place de différents mécanismes. En premier lieu la réhabilitation du système éducatif national, avec l'accent porté sur l'enseignement des langues nationales, du français et d'autres langues étrangères, mais aussi sur la formation des experts du système scolaire, et enfin sur l'élaboration des politiques nationales du livre scolaire. Il serait également important d'implanter des campus numériques francophones. La mobilité scientifique et les échanges universitaires doivent aussi être soutenus. À Kinshasa et dans les provinces, des centres de lecture et d'animation culturelle seraient les bienvenus. Et, bien entendu, la redynamisation des alliances franco-congolaises et d'autres projets de promotion de la langue française pourraient compléter ce tableau de perspectives. 

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