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DossierMacky Sall peut-il changer le Sénégal ?

02/10/2012 à 15:43
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Ibrahima Thioub est historien, enseignant-chercheur à l'université Cheikh-Anta-Diop (Ucad) de Dakar.

Le 25 mars 2012, le Sénégal renouait pour la seconde fois avec l'alternance politique. La première, survenue le 19 mars 2000, avait suscité un immense espoir de rupture. Le Sopi (« changement » en wolof) venait de mettre un terme à un vieux pouvoir socialiste usé par un règne semi-séculaire. L'électeur sénégalais avait réglé ses comptes avec le Parti socialiste (PS) et son orientation néolibérale, qui avait ruiné l'économie rurale et réduit au chômage des milliers de salariés urbains. Pourtant, les politiques d'ajustement à l'origine de ces contre-performances sociales avaient eu le mérite de refaire passer dans le vert les grands agrégats économiques et de rétablir l'équilibre des finances publiques.

Le nouveau pouvoir installé en 2000 disposait alors des moyens politiques et économiques pour rompre avec les errements des socialistes. Une popularité bâtie sur vingt-six années d'opposition lui donnait une légitimité qui ne devait rien aux notabilités religieuses et coutumières. L'exemplarité de la maturité électorale sénégalaise attirait la bienveillance des bailleurs de fonds.

Paradoxalement, le président Wade laisse à son successeur un pays en ruine sur plusieurs plans. Le surendettement a mis dans le rouge les finances publiques effondrées par des dépenses somptuaires et contre-productives. La personnalisation du pouvoir a vidé de leur substance les institutions publiques sclérosées par un gouvernement instable avec sa pléthore de ministères sans objet autre que la rémunération de soutiens mercenaires. La Constitution a été mise en lambeaux par des révisions intempestives destinées à pérenniser un pouvoir aux relents monarchistes. Le régime de la première alternance a battu tous les records de détournements de deniers publics et ruiné l'image du pays avec la généralisation de la corruption. C'est sur le champ de l'accaparement des terres que s'est le mieux illustrée sa pathologie du pillage.

Un remarquable programme d'infrastructures routières peut tout de même être inscrit au crédit de Wade. Mais ces travaux ont occasionné une dilapidation pharaonique de ressources. Toutefois, son héritage le plus négatif demeure la généralisation du non-respect des institutions, le contournement des règles et le recours aux passe-droits, bref la ruine des valeurs qui fondent une République

Pour le nouveau régime, reste à savoir quelle direction prendre face à un tel passif. Quels signaux envoyer à l'opinion pour calmer les demandes sociales ? Comment satisfaire à court terme sans compromettre les nécessaires réformes structurelles ? Les urgences sont nombreuses, et les ressources si amoindries que les arbitrages budgétaires sont un véritable casse-tête.

Le présient Wade laisse à son successeur un pays en ruine.

Le régime de Macky Sall montre les signes d'une politique de rupture : sobriété dans le rituel du pouvoir, réduction du nombre de portefeuilles ministériels, etc. La suppression du Sénat est la plus spectaculaire de ces mesures. Il est également courageux d'avoir supprimé le fonds commun des magistrats. Mais cette politique reste encore largement en deçà de l'attente des citoyens. La nomination de ministres conseillers, par exemple, laisse entrevoir des marchandages d'un autre âge. Et le pays fait face à des défis autrement plus urgents : le conflit casamançais, la réforme du système scolaire et universitaire, les suites judiciaires à donner aux audits, la réforme en profondeur de l'économie rurale, la crise énergétique...

Les grands obstacles à la rupture restent la culture de prédation et le clientélisme politique, à l'origine d'une atomisation des espaces associatifs (politiques, syndicaux et société civile). Des associations sans représentativité disposent d'une grande capacité de pression sur les administrations et les pouvoirs politiques. Elles paralysent par la violence le fonctionnement des institutions pour négocier l'accès à des ressources et à des positions de rentes indues. Ce modèle atteint son paroxysme dans le milieu scolaire et universitaire. Il installe la médiocrité comme critère de promotion dans tous les services publics.

L'actuel pouvoir a-t-il le courage et les moyens politiques de démanteler ces réseaux de prédateurs ? S'il veut être crédible, il doit traduire ses intentions en actes rompant avec les dérives des autorités précédentes. Pour faire accepter aux Sénégalais les sacrifices nécessaires à l'assainissement de la situation du pays, il lui est nécessaire de prouver que les économies faites sur la base de leurs renoncements serviront à résoudre les problèmes de développement, et non à entretenir des rentiers et des prédateurs.

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