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DossierTogo : l'art délicat du rebond

24/11/2011 à 19:40
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Le président togolais Faure Gnassingbé. Le président togolais Faure Gnassingbé. © AFP

Le gouvernement d’ouverture a relancé l’économie. L’image du Togo s’améliore. Pourtant, les réformes institutionnelles restent en souffrance. Un dossier délicat à l’approche des élections législatives et locales de 2012.

À partir de janvier 2012, le Togo siégera au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies. Belle revanche pour un petit pays dont l’ambition de jouer dans la cour des grands était vue par certains comme une bravade. En effet, le 21 octobre dernier, il lui a fallu attendre le troisième tour de vote pour être élu, pour deux ans, membre non permanent de l’institution onusienne. Mais Lomé peut désormais savourer ce retour au sein des plus hautes instances de la diplomatie mondiale comme la juste récompense de ses efforts, à la suite des sanctions économiques sévères qui l’ont frappé, de 1993 à 2007, pour « déficit démocratique ». Certains y voient même le symbole du nouveau départ d’un pays naguère influent dans l’espace francophone, mais dont le poids économique et diplomatique s’est amenuisé au fil de quatorze interminables années d’embargo.

Retour sur la scène internationale

Avec une patience infinie, ses diplomates ont renoué les fils de la coopération, repris langue avec les bailleurs de fonds et les principaux partenaires bilatéraux. Si le pays a connu une transition démocratique mouvementée dans les années 1990 et de graves troubles postélectoraux en 2005, il a initié un important train de réformes, qui a amélioré son image et conforté sa légitimité à siéger au sein des instances internationales.

Le Togo avait déjà repris sa place dans l’ensemble sous-régional avec l’élection, le 22 janvier dernier, du chef de l’État, Faure Gnassingbé, à la présidence de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Signe que sa stabilité politique est reconnue par ses voisins, mais aussi marque de confiance dans ses dirigeants, jugés capables de tenir le gouvernail d’une organisation dont la cohésion a été fortement ébranlée par les péripéties de la crise postélectorale ivoirienne.

La reconstruction de la diplomatie et le souci d’améliorer l’image du pays ne sont pas que des efforts de façade, destinés à la communauté internationale. Ils s’accompagnent de mesures de politique intérieure, visant à améliorer la cohésion nationale et apaiser le climat politique. Fait inédit dans l’histoire du pays : les Togolais sont gouvernés, depuis mai 2010, par une équipe d’ouverture, comprenant sept ministres de l’Union des forces de changement (UFC), premier parti de l’opposition. Gilchrist Olympio, ancien ennemi et opposant historique de feu Gnassingbé Eyadéma, a fait la paix avec l’actuel président, Faure Gnassingbé, réélu pour un second mandat en mars 2010.

Cohabitation

Depuis, la cohabitation se déroule sans accroc majeur et a contribué à apaiser le climat politique. Même si cet accord de gouvernement a provoqué des remous au sein de l’UFC : certains éléments plus radicaux l’ont quittée, à l’instar de son ancien secrétaire général et candidat du parti à la dernière présidentielle, Jean-Pierre Fabre, qui a créé l’Alliance nationale pour le changement (ANC). Pour exister, cette nouvelle formation politique se distingue en occupant le terrain laissé par l’UFC. Fabre et ses amis essaient de fédérer toutes les sensibilités qui s’opposent au Rassemblement du peuple togolais (RPT, au pouvoir), mais aussi les déçus de l’UFC et les irréductibles qui n’accepteront jamais de voir un membre de la famille Gnassingbé au pouvoir.

Toutefois, l’argumentaire de l’ANC pourrait devenir inaudible, car peu crédible et peu mobilisateur dans un contexte où la grande majorité des Togolais souhaite en finir avec ses démons d’hier, oublier les coups d’État, passer l’éponge sur les assassinats politiques et les vieilles rancunes d’une histoire tourmentée.

Dialogue incomplet

Encore en débat : le choix du régime, la limitation du nombre des mandats présidentiels.

La volonté de réconciliation existe. « Après cinquante ans d’indépendance, je souhaite vivement que nous puissions trouver dans nos traditions et dans le souvenir des épreuves communes tous les ressorts pour avancer à grands pas vers la construction d’une nation togolaise moderne, réconciliée et ouverte sur le monde », déclarait Faure Gnassingbé en avril dernier.

Sur le terrain, les audiences itinérantes de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) ont commencé en septembre (lire p. 68), même si rien n’est facile, que l’on obtient très peu d’aveux de la part de meurtriers et tortionnaires présumés, et qu’il aurait été souhaitable de donner davantage de publicité aux auditions, par exemple en les diffusant en direct à la télévision.

Entre ouverture, apaisement, réconciliation, le pays est sur la bonne voie. Cependant, tout n’est pas parfait. Pour l’Union européenne, notamment, l’élaboration des réformes institutionnelles – conformément aux engagements souscrits en 2004 dans le cadre des discussions préalables à l’Accord politique global – ne va pas assez vite. Surtout dans la perspective des élections législatives et locales de 2012.

La modernisation institutionnelle du pays est cependant au centre des travaux du Cadre permanent de dialogue et de concertation (CPDC) avec l’opposition, relancé en septembre, mais auquel l’ANC, le Comité d’action pour le renouveau (CAR, de l’ex-Premier ministre Yawovi Agboyibo) et le Parti du renouveau et de la rédemption (PRR, de Nicolas Lawson) refusent toujours de participer. Sont débattus le choix du régime politique, la limitation du nombre des mandats présidentiels à deux, le retour à un scrutin uninominal à deux tours pour les législatives et la présidentielle, le redécoupage électoral ou encore la composition de la Commission électorale nationale indépendante.

Désendettement

Le processus d’assainissement des finances publiques, qui avait été amorcé au prix d’efforts soutenus, a connu un heureux aboutissement avec l’atteinte, en décembre 2010, du point d’achèvement de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), qui a permis d’alléger de plus de 2 milliards de dollars (plus de 1,5 milliard d’euros), soit de près de 90 %, la dette extérieure du pays. Le gouvernement dispose désormais d’une plus grande marge de manœuvre dans l’élaboration de sa politique budgétaire, ce qui se traduit par une forte hausse des dépenses d’investissement en 2011.

Il est également question de restaurer l’autorité de l’État et l’indépendance de la justice. Pour certains, le procès Kpatcha Gnassingbé en est l’illustration. Le 15 septembre, ce demi-frère du chef de l’État et ex-ministre de la Défense a été condamné à vingt ans de prison pour avoir fomenté un coup d’État contre Faure Gnassingbé en avril 2009. Dans la même affaire, la Cour suprême a également condamné à vingt ans de réclusion le général à la retraite Assani Tidjani, ancien chef d’état-major des forces armées togolaises et ex-ministre de la Défense, ainsi que le commandant Abi Atti, tous deux accusés de complot formé en vue de préparer un « attentat contre la sûreté de l’État ». Un signe que la justice ne se laisse plus aveugler par la notoriété des prévenus, comme le prescrit le principe d’égalité devant la loi. 

Mgr Nicodème Barrigah-Benissan : "La tâche est complexe, mais je suis optimiste"

Président de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation

Créée pour faire la lumière sur les violences politiques commises entre 1958 et 2005, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) a enregistré plus de 18 500 plaintes. Depuis début septembre, elle auditionne les témoins, victimes et auteurs présumés des faits.

JEUNE AFRIQUE : En prenant la présidence de la CVJR, n’avez-vous pas l’impression d’avoir hérité d’une coquille vide ?

Mgr NICODÈME BARRIGAH-BENISSAN : La tâche est bien complexe, nous en sommes tous conscients. Cependant je suis d’autant plus optimiste que, progressivement, la CVJR avance, alors que le contexte s’est relativement amélioré ; on va dans le sens de l’apaisement. Cela dit, je réaffirme que la réussite de la réconciliation dépend de la volonté des Togolais. La commission n’est qu’un instrument ou, si vous préférez, un facilitateur.

Le président de l’Assemblée a nié avoir eu connaissance de morts lors des violences postélectorales de 2005. Ces propos n’ont-ils pas porté un coup à votre mission ?

Les propos d’Abass Bonfoh ont suscité une forte indignation au sein des populations et cela se comprend aisément. J’ai fait, en mon temps, sans aucune polémique, mes observations. On peut toujours discuter du nombre de personnes ayant perdu la vie au cours des événements de 2005 ; en revanche, personne ne peut nier qu’il y a eu des morts. Loin d’affaiblir notre engagement, ces propos nous incitent à poursuivre notre mission. J’ai par la suite eu l’occasion de rencontrer Abass Bonfoh pour discuter de certains sujets relatifs à notre commission et cette question a été abordée. Il m’a affirmé son soutien et celui de l’Assemblée pour la réussite de notre mission.

Que vous inspire la sortie de l’armée après le témoignage, le 12 septembre, de Joseph Kokou Koffigoh, Premier ministre de la transition, sur les événements meurtriers de la lagune de Bè et l’attaque de la primature en 1991 ?

Les déclarations de l’armée ont provoqué un malaise au sein de la commission. On avait l’impression qu’elles visaient à décourager les éventuels témoins. C’est pourquoi nous nous sommes rap­prochés des plus hautes autorités du pays afin que l’armée adopte une attitude de collaboration et accepte qu’on veuille faire la lumière sur certains faits.

Quelles réparations et quelles mesures d’accompagnement sont envisagées pour les victimes ?

La palette des réparations est variée et j’ai pris l’habitude de dire que les réparations individuelles seront surtout symboliques. Dans nos recom­mandations, nous allons privilégier ce qui profite au plus grand nombre : les réparations communautaires, les réhabilitations, les restitutions, etc. L’essentiel est de faire en sorte que ce qui s’est passé ne se reproduise plus et que les victimes se sentent quelque peu apaisées.

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Propos recueillis à Lomé par Jean-Claude Abalo

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