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DossierSpécial Ben Laden : le djihad sans tête

19/05/2011 à 08:52
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Oussama Ben Laden quelque part en Afghanistan, avril 1998. Oussama Ben Laden quelque part en Afghanistan, avril 1998. © AP/Sipa

"They got him !" Dans la nuit du 1er au 2 mai, le chef d’Al-Qaïda a été froidement exécuté par un commando de l’US Navy. Mais après l’élection de Barack Obama et le déclenchement des révolutions arabes, l’utopie sanglante qu’il symbolisait était, à bien des égards, déjà morte.

Dans cet empire de l’image qu’est l’Amérique, Hollywood n’est jamais loin. Observez, la photo ci-dessous pour l’histoire diffusée par la Maison Blanche, quelques heures après l’exécution d’Oussama Ben Laden, dans la nuit du 1er au 2 mai. Figés, tendus comme s’ils assistaient à une finale du Super Bowl ou au duel ultime d’un western, Barack Obama, Joe Biden, Hillary Clinton, Robert Gates et le staff du Conseil national de sécurité ont les yeux rivés sur un écran qu’on ne voit pas. Des ordinateurs, quelques gobelets de soda et, sur une table hors cadre, un buffet sommaire : chips, crevettes, crêpes fourrées à la dinde. Dehors, c’est un après-midi de printemps ensoleillé, mais, à Abbottabad, là où se déroule l’action, il est un peu plus de minuit.

"Geronimo EKIA !"

Depuis son bureau de Langley, sur l’autre rive du Potomac, Leon Panetta, le directeur de la CIA, commente en direct les images du match dramatique et terriblement inégal qui oppose les quatre-vingts Rambo des Navy Seals au rempart dérisoire que le terroriste le plus recherché au monde a dressé autour de lui : une vingtaine d’hommes (dont un seul était armé), de femmes et d’enfants. « Ça y est, ils ont atteint la cible ! » Long silence. « Geronimo en vue ! » Long silence. « Geronimo EKIA ! » [Enemy Killed In Action : « ennemi tué en action », NDLR]. Dans la Situation Room, les spectateurs sont tétanisés. Puis Barack Obama se lève : « On l’a eu ! » Tonnerre d’applaudissements. La chasse à l’homme la plus longue, la plus coûteuse et la plus exaspérante de l’Histoire vient de s’achever. Le western aussi, soigné jusque dans son casting, que les Amérindiens jugeront sans doute obscène : Geronimo, le nom de code donné par la CIA à Ben Laden, fut l’un des plus grands résistants apaches, capturé en 1886 après avoir – lui aussi – tenu tête pendant deux décennies à l’armée américaine.


J. Biden, B. Obama, H. Clinton et les autres suivent en direct l'opération dans la Situation Room de la Maison Blanche.
© REX/Sipa

Clap de fin, donc, pour un homme traqué, reclus dans une résidence-forteresse coupée du monde (que les autorités pakistanaises ont, depuis, décidé de raser afin d’éviter qu’elle ne devienne un lieu de pèlerinage), sans téléphone ni internet, qui ne communiquait avec l’extérieur que par messagers, depuis longtemps réduit au rôle d’acteur mythique et symbolique, sorte d’icône légitimante d’une superproduction planétaire.

À Abbottabad, charmante petite ville de garnison à 55 km d’Islamabad, par où passa un célèbre major britannique de l’armée des Indes, James Abbott (d’où son nom), le fondateur d’Al-Qaïda se terrait depuis 2005 à deux pas d’une académie militaire, d’un centre médical du ministère de la Défense et du QG de la 2e division du corps d’armée du Nord. Autant dire entre les pattes de l’éléphant, ce qui soulève quand même bien des interrogations quant au jeu exact des autorités pakistanaises et explique pourquoi, quand il a fallu décider si, oui ou non, les forces spéciales du pays hôte devaient être associées aux Navy Seals venus de la base afghane de Jalalabad, Barack Obama a, dès la mi-mars, éliminé cette option par crainte des fuites. 

Phalanstère

Repéré par les Américains, depuis août 2010, avec un taux de certitude de 80 %, le phalanstère Ben Laden abritait aux yeux de ses voisins une famille ultraconservatrice et autarcique, où les femmes portaient la burqa, et dont les domestiques, muets comme des tombes, ne sortaient qu’une fois par mois pour remplir un pick-up Toyota de vivres et de boissons – Coke, Pepsi et jus de fruits importés – au marché d’Abbottabad. La curiosité étant, dans le nord du Pakistan, un défaut parfois fatal, nul ne posait de questions. Tout juste savait-on que les femmes de cette étrange communauté qui brûlait elle-même ses déchets parlaient arabe, et qu’aucun des neuf enfants n’était scolarisé.

C’est là, dans sa chambre au troisième étage de la résidence, que les commandos américains ont trouvé « Geronimo » en shalwar kameez – cet habit traditionnel unisexe porté de Kaboul à Karachi, en passant par New Delhi – et qu’après avoir liquidé son fils Khaled dans l’escalier ils l’ont exécuté d’une balle dans la tête, juste au-dessus de l’œil gauche. C’est là que la « justice », ou plus exactement la loi expéditive de Charles Lynch, a été appliquée à un homme responsable de la mort de milliers d’innocents, mais désarmé.

Obama, qui avait a priori autorisé cette exécution sans que l’on sache encore si elle était ou non conditionnelle, n’a pas, en la matière, agi différemment de son prédécesseur, George W. Bush, lequel avait explicitement autorisé la mise à mort des deux fils de Saddam Hussein lors de l’assaut donné par les Américains contre leur repaire, en juillet 2003, à Mossoul – à cette différence près qu’Oudaï et Koussaï, par ailleurs tueurs en série patentés, étaient, eux, armés jusqu’aux dents. Mais avait-il le choix ? Qui aurait pu supporter la perspective d’un procès de Ben Laden, héros et martyr salafiste déballant à la barre le détail de ses multiples contacts avec la CIA, au début des années 1980, et le contenu de ses rencontres secrètes avec le chef des services secrets saoudiens, le prince Turki ? Quelle tempête du désert auraient soulevée sa condamnation à mort et son inéluctable exécution par injection létale, à l’aube, dans une prison du Texas ! 

Sac lesté de plomb

Mort, Oussama Ben Mohammed Ben Awad Ben Laden, 54 ans, l’était déjà d’une certaine manière, avant même que son corps défiguré ne vienne reposer dans un sac lesté de plomb au fond de la mer d’Arabie, jeté par-dessus bord depuis le porte-avions Carl Vinson. Mort pour sa famille élargie, qui s’est contentée de recevoir dans la plus grande discrétion quelques condoléances individuelles en sa résidence de Djeddah. Mort surtout aux yeux de ceux qui, un moment, se reconnurent en certaines de ses phrases, voire de ses actes, parce qu’il disait avec ses mots à lui, concernant Israël et les États-Unis, ce que la « rue arabe », muselée par ses dictateurs, ne pouvait pas dire.

L’élection de Barack Obama, qui a en partie vidé de son sens la critique pavlovienne de l’impérialisme américain blanc, avait fragilisé ce qui restait du « message » d’Al-Qaïda. Les révolutions arabes l’ont (presque) rendu totalement obsolète. Ces révolutions sont à la fois nationales, non violentes, inclusives, sans connotations religieuses marquées, démocratiques, mixtes et surtout – dans deux pays au moins – directement à l’origine de la chute de deux pharaons. Alors que l’utopie assassine de Ben Laden et son rêve de califat islamique n’ont fait que renforcer Israël et entraîner l’occupation par l’armée américaine de deux pays musulmans, l’Irak et l’Afghanistan, tout en fournissant aux satrapes qu’il prétendait chasser du pouvoir la meilleure des justifications pour y demeurer. Signe du profond désarroi dans lequel est plongée Al-Qaïda, ce message vidéo confus diffusé le mois dernier dans lequel le numéro deux de l’organisation, Ayman al-Zawahiri, appelle le peuple libyen à combattre à la fois les forces de l’Otan et « les mercenaires de Kadhafi ».

Même si, quelque part dans les montagnes du Hadramaout, au Yémen, dans les sables du Ténéré, au Sahara, dans les vallées du Waziristan, au Pakistan, ou tout simplement sur internet, une « brigade du martyr Oussama Ben Laden » vient sans doute de naître, avec pour objectif de poursuivre le cercle infernal de la vengeance, c’est bien à la fin d’une parenthèse à la fois marginale et omniprésente, spectaculaire et entièrement négative, que le monde vient d’assister.

Plus que jamais, le Leaderless Jihad (le « Djihad sans tête ») décrit, il y a trois ans, par l’Américain Marc Sageman ressemble à ces poulets décapités capables de courir un temps avant de s’effondrer. Barack Obama, lui, y a gagné onze points dans les sondages. Et Hollywood, le scénario de son prochain blockbuster. 

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