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DossierTunisie : les secrets d'une révolution

24/01/2011 à 10:46
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Un portrait de Zine el-Abidine Ben Ali décroché en plein coeur de Tunis, le 15 janvier. Un portrait de Zine el-Abidine Ben Ali décroché en plein coeur de Tunis, le 15 janvier. © Martin Bureau/AFP

Au lendemain de la chute du chef de l’État, le pays traverse une période délicate. Il faut à présent dépasser l’euphorie révolutionnaire pour assurer la transition vers la démocratie.

Tunis, 20 janvier. La tension est palpable, d’autant que la Tunisie bruisse désormais des rumeurs les plus folles. La plupart des phrases commencent par « Il paraît ». On évoque, pêle-mêle, des miliciens-snipers, des listes noires d’opposants à l’ancien régime susceptibles d’être éliminés. On raconte avec force détails les opérations menées par les chiens de garde du président déchu. Même s’ils ne constituent plus une menace d’envergure, ils sèment la terreur. Surtout dans les esprits. Pourtant, la vie reprend progressivement son cours.

En moins d’une semaine, le pays s’est métamorphosé. Les Tunisiens découvrent avec délectation les joies de la liberté. Les symboles d’un président dont personne ne veut plus prononcer le nom ont disparu. Demandez à un taxi de vous déposer place du 7-Novembre et il vous répondra invariablement : « Place Bouazizi, vous voulez dire »… La télé et les journaux s’engouffrent dans la brèche. Les débats politiques contradictoires, inconcevables il y a seulement quelques jours, font florès à la télé, dans la rue et les cafés. L’avenue Habib-Bourguiba est devenue le centre névralgique de la « révolution ». Des manifestations s’y déroulent chaque jour. ­Principal slogan : « RCD, dégage ! » À la tension des premiers jours succèdent des rassemblements bon enfant de plusieurs centaines de personnes. On est loin du « déferlement » parfois décrit par des médias français, accusés par certains Tunisiens de jeter de l’huile sur le feu. Sur le char de l’armée qui veille à quelques mètres du ministère de l’Intérieur, les badauds déposent des bouquets de fleurs. Plus loin, des jeunes servent cafés et sandwichs à des soldats. Ici, l’armée est bénie.

L’heure des comptes

C’est aussi l’heure des comptes. Les citoyens, les vrais, pas ceux façonnés et mis en scène par le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) à la gloire de Ben Ali, sont de retour ! Et malheur à ceux qui ont « frayé », de près ou de loin, avec le satrape de Carthage. Les bolides hors de prix des membres du clan ont fini en méchoui. Villas et autres garçonnières ont été saccagées et pillées. L’ex-Pravda locale, le quotidien La Presse, publie à la une des photos des objets de valeur confisqués aux membres de la famille et aux proches interpellés : des centaines de bijoux, de cartes de crédit, de montres en or ou en platine. Tel président de banque est sommé par ses employés de donner les listings des comptes appartenant à la famille et renvoyé sans autre forme de procès chez lui, délesté de sa voiture de fonction et des clés du bureau. Un autre PDG, à la tête d’une grande société d’assurances, la Star, sous la menace d’une centaine d’employés qui l’auraient volontiers cloué au pilori, est exfiltré par la police. Hédi Djilani, l’ex-tout-puissant patron des patrons, lui, a été contraint à la démission sous les huées de ses pairs. Des journalistes se mettent en grève pour obtenir le départ de certains de leurs confrères, jugés trop zélés dans le passé. Certains ont même gentiment mais fermement expliqué à leurs supérieurs qu’ils prenaient désormais les choses en main. À l’antenne ou dans les colonnes, la parole se libère, même si certains ont encore du mal à y croire et à se lâcher. D’autres, thuriféraires reconnus de l’ancien régime, nagent de toutes leurs forces à contre-courant du passé et se muent en procureurs acharnés, oubliant ainsi la pudeur la plus élémentaire…

Tout a changé en Tunisie, en quelques jours, voire quelques heures. Et tout le monde se découvre un nouveau rôle. Les puissants d’hier apprennent l’humilité et la nécessité de répondre à la pression populaire. Les opposants s’essaient, enfin, à la politique, eux qui en ont toujours été empêchés. Les journalistes renouent avec les véritables règles de leur métier. Et les citoyens, bâillonnés depuis l’indépendance, apprennent à s’exprimer. C’est tout un pays qui effectue, en quelque sorte, un véritable saut dans l’inconnu. D’où la multiplication d’erreurs et de maladresses. « Nous avons commis des fautes, c’est certain, nous a expliqué le Premier ministre Mohamed Ghannouchi, surtout en termes de communication. Nous faisons notre apprentissage et, parfois, nous trébuchons… »

La soif générale de changement est telle que les politiques sont en permanence sur le fil du rasoir et semblent toujours avoir un temps de retard. À preuve, le gouvernement de transition, à peine nommé le 17 janvier, cristallise toutes les critiques, concentrées essentiellement sur la présence en son sein de ministres issus du RCD. Composée en moins de quarante-huit heures, cette équipe a pourtant fait la part belle à l’opposition, à la société civile et aux syndicats. Sa composition initiale avait même surpris. On y retrouvait les opposants Ahmed Brahim (Ettajdid), Néjib Chebbi (du Parti démocratique progressiste [PDP]) ou Mustapha Ben Jaafar (du Forum démocratique pour le travail et les libertés [FDTL]), trois membres de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la cinéaste Moufida Tlatli, le cyber­disssident, souvent incarcéré sous Ben Ali, Slim Amamou, 33 ans, nommé secrétaire d’État à la Jeunesse, et qui raconte en direct par le menu les réunions du gouvernement sur Twitter, avec l’autorisation de Ghannouchi…

Sans parler des trois commissions mises en place : la première est chargée d’élaborer la réforme politique, les deux autres d’enquêter sur les exactions commises pendant la répression du dernier mois et sur les abus ou malversations pratiqués au cours du règne de Ben Ali. Elles sont présidées, respectivement, par Yadh Ben Achour, Taoufik Bouderbala et Abdelfattah Amor, des sommités reconnues et au-dessus de tout soupçon.

Enfin, les premières mesures, fortes, ont été prises : amnistie générale et libération de tous les prisonniers politiques, appel au retour d’exil des anciens opposants, séparation entre l’État et le RCD, saisie des avoirs de ce dernier, légalisation de tous les partis qui en ont fait la demande…

Un RCD voué aux gémonies

« Le changement auquel nous assistons depuis le 14 janvier est extraordinaire. Mille fois plus important que celui du 7 novembre, qui, lui, était une révolution au sommet, nous explique un ancien Premier ministre. Les attentes sont à sa mesure. » Le nœud du problème est peut-être là : les promesses du 7 novembre n’ont jamais été tenues et les Tunisiens refusent d’être une nouvelle fois floués. Tout ce qui s’apparente de près ou de loin au RCD ou à Ben Ali est voué aux gémonies. « Le gouvernement de transition est conforme aux institutions du pays, précise Sahbi Basly, membre RCD de la Chambre des conseillers [Sénat, NDLR]. C’est le chemin de la raison. Mais que faire si le peuple n’en veut pas ? Les acquis, réels, des années Ben Ali n’ont servi à rien le 14 janvier. Nous avons besoin de politiques, pas de technocrates, de gens qui savent s’adresser aux Tunisiens. Bourguiba savait le faire. Mais après lui… »

C’est là aussi que le bât blesse : Mohamed Ghannouchi a beau se démener, il n’incarne pas – pas encore en tout cas – aux yeux des Tunisiens le capitaine rassurant qui peut les conduire à bon port. Le chef de l’État par intérim, Fouad Mebazaa, non plus. Et leur passé revêt toujours, pour beaucoup, des allures de passif… Ghannouchi s’en explique : « Évidemment que j’ai eu un problème avec ma conscience sous Ben Ali. Mais je me suis dit que je ne pouvais pas laisser la place libre, au risque d’être remplacé par un homme lige du clan Trabelsi qui n’aurait fait qu’aggraver la situation. J’ai choisi de rester pour rendre possible ce qui était indispensable. Quand j’ai eu la possibilité de réduire la capacité de nuisance de la “famille”, je l’ai fait. Je n’ai jamais participé de près ou de loin au pillage du clan, je n’avais même pas conscience de son ampleur et n’avais aucune prise, évidemment, sur Belhassen Trabelsi ou Sakhr el-Materi, qui se méfiaient de moi. Et puis j’ai toujours eu l’espoir que Ben Ali n’était pas vraiment au courant, qu’il reviendrait à la raison… »

L’homme qui nous a reçu à la Primature semble exténué et extrêmement soucieux. Ben Jaafar et les ministres issus de l’UGTT ont démissionné, malgré les gages donnés (démission de l’ex-parti au pouvoir du président par intérim, du Premier ministre, des ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Défense, etc.). Il craint que les extrémistes de tous bords ne profitent de la situation et que le pays ne sombre dans la paralysie. Ses épaules semblent ployer sous le poids de la responsabilité qui lui incombe. Mais il tient bon, avoue cependant avoir pris, pour la première fois de sa vie, un somnifère pour dormir, consulte, reçoit, tente de raccommoder ce qui peut l’être. Et tient à préciser : « Il faut que les choses soient claires : tout le monde assumera ses responsabilités, y compris l’UGTT, qui, si je me souviens bien, a soutenu corps et âme Ben Ali. L’histoire jugera… »

Il est vrai que la centrale syndicale, qui a demandé à ses ministres de démissionner en raison de la présence d’anciens du régime Ben Ali au sein du gouvernement comme l’exige sa base, a la mémoire sélective… Comme nombre de Tunisiens, d’en haut ou d’en bas, qui ont vite oublié que rares, très rares, étaient ceux qui, finalement, n’ont pas participé, même de manière modeste ou sous la contrainte, à entretenir le « mythe » Ben Ali.

Catharsis nationale

Ainsi va la révolution : les Tunisiens, fiers de ce qu’ils ont accompli jusqu’ici et, sur leur lancée, auraient rêvé d’aller jusqu’au bout, de tout changer, d’abattre le système RCD qui a vampirisé toute la société. De plus en plus de voix s’élèvent pourtant, parmi les élites, la bourgeoisie, mais aussi les classes moyennes, pour en finir avec l’instabilité, faire le choix de la raison et apaiser les passions : « Ce gouvernement est imparfait, certes, mais quelle importance ? plaide un professeur d’université. Ils ne sont là que pour quelques semaines ou quelques mois. Notre priorité et notre combat doivent être de les obliger à tenir leur promesse et à organiser les premières élections libres et démocratiques de notre pays. Il faut bien que l’État reprenne ses droits, et que le pays soit géré. Ghannouchi est loin d’être le pire du régime Ben Ali ; il jouit plutôt d’une bonne réputation et a de l’expérience. Et jusqu’ici, il tient ses promesses. »

Même parmi certains opposants, les revendications ne reposent plus sur l’identité de tel ou tel ministre, ou sur le rejet total de ceux issus de l’ex-parti au pouvoir. « Je ne débats pas de cela, précise Mustapha Ben Jaafar, en partie lié à l’UGTT. Moi, ce que je veux, c’est des engagements clairs, une rupture totale avec les pratiques du passé. Ce n’est pas une affaire de personnes. » Conclusion de Ghannouchi : « Nous avons deux missions. Mener la transition jusqu’à des élections libres, démocratiques et transparentes, mais aussi continuer à gérer les affaires de l’État. Je comprends et je respecte les réactions des uns et des autres, les démissions, le doute qui s’exprime. Tout ce que je demande, c’est qu’on juge ce gouvernement provisoire sur ses actes. » Un éditorial du très influent Financial Times du 21 janvier approuve cette démarche en expliquant qu’il ne serait pas raisonnable, compte tenu de leur expérience, de se priver tout de suite des ministres issus du RCD et estime que « la priorité pour la Tunisie doit être une élection libre et non une élection rapide », fixant à six mois et non à soixante jours le bon délai.

La cacophonie bat son plein dans la classe politique post-Ben Ali. Sur fond de vengeance pour ceux qui ont été maltraités pendant plus de vingt ans, de course aux maroquins, de surenchère face à un pouvoir affaibli, de tentatives de récupération pour d’autres, les plus radicaux, qui savent ne pas pouvoir compter autant qu’ils le souhaiteraient sur la scène nationale et qui ont intérêt au chaos. Enfin, le retour des islamistes, dont on dit qu’ils pèsent au moins 20 % des voix, suscite nombre de fantasmes. L’incertitude plane. La Tunisie est en pleine catharsis. Le tourbillon de la révolution peine à s’estomper pour laisser place au calme et à la raison. Quoi de plus normal pour une nation qui n’a jamais connu la vraie liberté et où tout est nouveau ? Il faudra du temps et de la patience, le pays trébuchera, se relèvera. Mais, en tout cas, la Tunisie de ce début 2011 ressemble déjà à une démocratie…

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