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DossierCôte d'Ivoire, en quête d'unité

08/08/2010 à 12:28
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Le pont Charles-de-Gaulle à Abidjan, en 2009. Le pont Charles-de-Gaulle à Abidjan, en 2009. © Nabil Zorkot/Profoto

Félix Houphouët-Boigny, le tout premier président de la Côte d’Ivoire, ne voulait pas de l’indépendance. Du moins pas en 1960. Son pays, estimait-il, n’était pas prêt. Cinquante ans plus tard, entre rébellions et replis nationalistes, celle qui fut longtemps la locomotive de l’Afrique de l’Ouest est toujours à la recherche de son identité. Une chose est sûre : les autorités ne souffrent plus aucune immixtion de l’ancienne puissance coloniale et n’hésitent pas à rallumer, à la moindre alerte, la flamme patriotique.

Alors que les festivités du cinquantenaire se terminent, la Côte d’Ivoire revendique toujours son indépendance. Comme si les cinq décennies passées avaient laissé un goût d’inachevé. La vague nationaliste qui a traversé le pays ces dernières années ne relève pas seulement du calcul politique, elle est aussi la manifestation d’un profond malaise identitaire.

Premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny ne voulait pas de l’indépendance, du moins pas en 1960. Il estimait que son pays n’était pas prêt. « Nous avons en Côte d’Ivoire vingt avocats, dix médecins et deux ingénieurs. Croyez-vous vraiment que nous puissions nous débrouiller tout seuls ? » Houphouët avait lutté contre l’injustice, contre les colons, contre leurs abus et leurs privilèges. Pas contre la France.

Tour à tour médecin-planteur, chef coutumier, député de l’Assemblée nationale française puis ministre de plusieurs gouvernements à Paris, il rêve d’une communauté franco-africaine « démocratique et fraternelle, basée sur l’égalité ». En 1958, le non du Guinéen Sékou Touré à la France anéantit son projet. Pour ne pas perdre son statut de leader régional, il change son fusil d’épaule et finit par accepter l’indépendance. « J’ai attendu en vain sur le parvis de la communauté avec mes fleurs fanées. Il ne me restait plus qu’à replier sur mon propre pays ma générosité perdue », lance alors, lyrique, le chef de l’État. En coulisses, moins policé, il dénonce « la trahison de la France ». La déception sera profonde, mais la brouille de courte durée. Houphouët comprend vite qu’il a intérêt à entretenir de bons rapports avec l’ancienne puissance coloniale.

Parmi ses proches collaborateurs, deux Français resteront à son service – et à celui de Paris : son directeur de cabinet, Guy Nairay, et le secrétaire général du gouvernement, Alain Belkiri. Dans l’administration officieront cadres et coopérants français. Avec ses 60 000 ressortissants, la communauté française de Côte d’Ivoire est la plus importante d’Afrique. Les entreprises de l’ancienne métropole contrôlent une grande partie de l’économie. Mais le business n’est pas l’essentiel : la diplomatie française s’appuie sur ses ex-colonies pour affirmer sa présence sur la scène internationale, et le pays est l’une des pièces maîtresses de ce dispositif.

Cette proximité avec la France n’empêche pas la constitution d’une identité nationale. On est baoulé, sénoufo, malinké ou bété, mais avant tout ivoirien. Pas besoin de grands discours nationalistes : la réussite économique du pays, son rôle de locomotive régionale et son influence sur tout le continent en font une puissance africaine, et les Ivoiriens en sont fiers.

Dans la sous-région, Houphouët se comporte en chef coutumier, soucieux de la grande famille. Il vient en aide à ses pairs en difficulté, intervient dans les conflits (pour les susciter ou les régler, c’est selon) et accueille les ressortissants des pays voisins pour développer l’agriculture nationale. Mais quand il veut proposer la double nationalité à tous les citoyens des États du Conseil de l’entente – Burkina Faso, Bénin, Niger et Côte d’Ivoire –, le Parlement, d’ordinaire très docile, lui oppose une fin de non-recevoir. Il prend alors la mesure du fossé entre ses ambitions régionales et le réflexe nationaliste de ses concitoyens.

Répression

Au sein même des communautés ivoiriennes, des fissures se creusent rapidement. Après la brutale répression des mouvements séparatistes dans le Sanwi (Est) de 1953, celle des Guébiés (région de Gagnoa, dans l’Ouest), en 1970, laissera des traces profondes. En faisant de son village natal, Yamoussoukro, la nouvelle capitale, Houphouët marque la prééminence des Baoulés, son groupe ethnique, sur le destin de la nation.

La question identitaire ne deviendra toutefois une problématique nationale qu’après la mort du « Vieux », en 1993. Au lendemain de l’accession au pouvoir d’Henri Konan Bédié, des intellectuels s’interrogent sur ce que signifie « être ivoirien ». Benoît Sacanoud et Saliou Touré, tous deux universitaires, Jean-Noël Loucou, directeur de cabinet de Bédié, et quelques autres personnalités influentes réunies au sein de la Curdiphe, la Cellule universitaire de recherche et de diffusion des idées du président Henri Konan Bédié (sic), tenteront de donner un contenu à un nouveau concept : « l’ivoirité. »

L’ivoirité doit, explique Henri Konan Bédié en 1995, « forger une culture commune pour tous ceux qui vivent sur le sol ivoirien, étrangers comme nationaux ». Mais l’on dénonce bientôt, à l’instar de Jean-Noël Loucou, « la place prépondérante, parfois hégémonique, des étrangers dans l’économie ivoirienne ». Plus troublante encore, la conclusion du président de la Curdiphe, Benoît Sacanoud, reprenant une image évoquée par le chef de l’État : « Il n’y a aucune difficulté à reconnaître l’Ivoirien s’il accepte de revêtir son blanc manteau de l’ivoirité. » Cette revendication identitaire trouve un large écho parmi la population, confrontée, depuis la fin des années 1980, à une récession économique et à la diminution des surfaces forestières.

Croisade

Alors que le terrain se prête à ce repli nationaliste, le président Bédié lance sa croisade contre l’ancien Premier ministre Alassane Dramane Ouattara (ADO), qui a des ambitions présidentielles. Pour lui, Alassane Ouattara ne peut pas être candidat car il n’est pas ivoirien, ou en tout cas pas suffisamment. À travers ADO, ce sont toutes les populations du nord de la Côte d’Ivoire qui se sentent rejetées, et la chute de Bédié, en 1999, n’y change rien. Les tensions atteignent leur paroxysme en septembre 2002, quand une rébellion venue du Nord tente de renverser Laurent Gbagbo, mal élu deux ans plus tôt.

Le chef de l’État va s’appuyer sur les « Jeunes patriotes » pour asseoir son autorité et mobiliser la population contre les rebelles, présentés comme les jouets de puissances extérieures. La France n’est plus l’alliée d’antan mais la cause désignée de tous les maux. L’attaque du camp militaire français de Bouaké par l’aviation ivoirienne, le 6 novembre 2004, est suivie d’une riposte : la destruction de la flotte aérienne ivoirienne. Les manifestations anti-Français se multiplient. L’une d’elles, devant l’Hôtel Ivoire, se solde par une vingtaine de morts. Quelques jours plus tard, des milliers de Français seront évacués.

Malgré la mise en place d’un gouvernement d’union, en mars 2007, et la nomination d’un Premier ministre issu de la rébellion, c’est un pays divisé qui fête l’anniversaire de son indépendance. Mais, ce qui est sûr, c’est que le pouvoir ne souffre plus aucune immixtion de la France dans les affaires ivoiriennes et, à la moindre tentative, n’hésite pas à rallumer la flamme du patriotisme. Les hommes politiques ivoiriens ne sont pourtant en conflit avec personne, sinon avec eux-mêmes. 

 

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