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DossierPourquoi l' Afrique grossit

03/08/2010 à 09:45
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Critère de beauté, malbouffe ou évolution des modes de vie...l'Afrique grossit. Critère de beauté, malbouffe ou évolution des modes de vie...l'Afrique grossit. © AFP

Modification des habitudes alimentaires, urbanisation, malbouffe... L’obésité gagne du terrain sur le continent. Les médecins tirent la sonnette d’alarme, car les risques sont loin d’être négligeables.

Thiep bou dien, alloco, ndolè, sauce à la graine de palme… En Afrique subsaharienne, on mange gras et on aime ça. Le traditionnel « Bonjour, tu sembles en pleine forme ! » est souvent remplacé par un « Tu as grossi ! » bien asséné. Sur le continent où dormir le ventre vide est le lot de nombreuses personnes, être gros est un signe extérieur de bonne santé et de réussite sociale. Premières concernées, les femmes, pour qui être enrobées est à la fois une preuve de maturité et d’accomplissement, et un révélateur de beauté.

En Mauritanie, au Niger ou dans le nord du Mali, les jeunes filles en âge de se marier sont gavées pour être plus rondes, donc plus belles, afin d’attirer un bon parti. Dans l’est de la Côte d’Ivoire, les nouvelles mamans sont « choyées » par les belles-familles, en reconnaissance de leurs « bons et loyaux services ». « Être ronde – pour ne pas dire grosse –, cela fait partie des valeurs africaines », martèlent les inconditionnel(le)s de la beauté noire. Ouste la tyrannie de la minceur ! Exit l’esthétique à l’occidentale qui veut que la femme ressemble à un « fil de fer ». « Poog-Beêdré » au Burkina Faso, « Nana Benz » au Togo, « Reine Hanan » au Bénin, « Miss Mama Kilo » au Cameroun : ces concours de beauté pour femmes à l’embonpoint assumé suscitent presque autant d’intérêt qu’un match de la Coupe d’Afrique des nations.

Problèmes respiratoires

Pour les médecins, il est temps de tirer la sonnette d’alarme. Être en excédent de poids peut avoir de graves incidences sur la santé. « Un rugbyman et un fonctionnaire peuvent tous les deux peser 120 kg. Mais le premier est tout en muscles, alors que le second accumule de la graisse, ce qui favorise le développement de maladies », explique le docteur Léonce Zoungrana, gastroentérologue et nutritionniste à Ouagadougou, au Burkina Faso. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 44 % des diabètes, 23 % des troubles cardiaques et 7 à 41 % des cancers sont directement liés au surpoids et à l’obésité.

« Aujourd’hui, huit personnes sur dix qui présentent des problèmes de tension artérielle ou d’insuffisance cardiaque ont un poids supérieur à la normale. Sans compter des maladies osseuses comme l’arthrose, la goutte… », explique le docteur Kouadio Kouakou, chargé de recherches à l’Institut national d’hygiène publique (INHP) à Abidjan, en Côte d’Ivoire. « Bon nombre de mes patients ont des problèmes respiratoires ou sont en insuffisance rénale », renchérit le docteur Zoungrana. Ces pathologies qui se développent sur le continent ne sont pas sans incidences sur l’espérance de vie, alors que le manque de spécialistes et d’infrastructures sanitaires est criant.

L’Afrique subsaharienne est la région du monde où la proportion des personnes sous-alimentées (265 millions en 2009) par rapport à la population totale est la plus importante : 32 %. Les efforts des gouvernants se sont donc concentrés sur la faim et les maladies liées aux insuffisances alimentaires (comme le marasme ou le kwashiorkor), laissant de côté les autres aspects de la mal­nutrition. Longtemps considérées comme des maux purement occidentaux, ces maladies ont été mises à l’écart des programmes de santé publique et de développement. « La lutte contre le VIH/sida ou contre la tuberculose monopolisent l’attention des dirigeants africains, estime le Dr Allel Louazani, chargé des maladies non transmissibles au bureau régional de l’OMS pour l’Afrique. À présent, cela tend à changer. » 

Actions de sensibilisation

Il était temps, car les plans de surveillance mis en place dans 49 pays africains font apparaître des résultats inquiétants. En Afrique du Sud, 50 % des femmes de plus de 29 ans sont en surpoids ou obèses. Au Burkina Faso, au Congo, en Mauritanie ou au Swaziland, les taux de prévalence vont de 8 à 50 %, selon une étude de l’OMS. Premières touchées, les femmes, qui représentent jusqu’à 80 % des personnes en surcharge pondérale dans certains pays. Si en Afrique de l’Ouest on commence à prendre la mesure du phénomène, les initiatives sont encore timides. Devant l’augmentation du nombre de cas de diabète et d’hypertension artérielle, le ministère de la Santé publique de Côte d’Ivoire lance son programme national de lutte contre les maladies métaboliques, dans les tiroirs depuis 2002. Au Cameroun, des associations féminines organisent des actions de sensibilisation aussi bien dans les administrations que sur les marchés.

Cette « crise du surpoids » touche principalement les villes – qui concentrent 40 % de la population africaine, soit 400 millions de personnes – et aussi bien les nouvelles classes moyennes que les pauvres. Les changements sociaux, économiques et démographiques qui sont intervenus au cours des vingt dernières années ont radicalement changé les habitudes alimentaires des citadins africains. « L’urbanisation et la croissance économique entraînent une diversité et une plus grande accessibilité alimentaire. Cette relative abondance nuit à la santé. À cela s’ajoute l’effet du sida, qui se caractérise par la maigreur. A contrario, il y a donc une valorisation des rondeurs », explique Bernard Maire, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Les habitants des zones rurales se nourrissent encore de fibres, de féculents et de viandes maigres, issues de la chasse ou de l’élevage familial. Ils pratiquent une activité physique régulière dans les champs, alors que les habitants des villes ont abandonné ces « repas traditionnels » pauvres en calories. Victimes d’une occidentalisation des habitudes et du dynamisme d’une industrie agroalimentaire en pleine expansion, les urbains ont intégré dans leurs régimes nutritifs des sucres rapides (crèmes glacées, viennoiseries…). Les repas sont de plus en plus pauvres en vitamines, très chargés en gras, et les boissons sucrées gazeuses ont remplacé l’eau au cours de la journée. Autre facteur, le développement des moyens de transports. Le continent n’est pas réputé pour la qualité de ses infrastructures routières. Il n’empêche que les habitants des villes ne marchent plus beaucoup et se déplacent en bus, en voiture ou à moto, à la différence des villageois, qui parcourent encore de grandes distances à pied, ne serait-ce que pour trouver de l’eau ou aller aux champs.

Pas assez de sport

Entre une alimentation trop riche en calories et une activité physique réduite, les citadins ont du mal à trouver l’équilibre. « On voit ainsi des gens qui sortent à peine de la disette se précipiter dans l’obésité », constate Bernard Maire. En 2050, l’Afrique devrait compter au moins 2 milliards d’habitants, dont 60 % dans les villes.

Pour Pascal Kodjo Dossou, sociologue béninois, il y a comme un paradoxe dans la perception du surpoids. « Auparavant, par mimétisme, la femme africaine cherchait à maigrir pour suivre les canons de la beauté occidentaux. Aujourd’hui, elle découvre avec stupeur que l’on se fait opérer pour avoir de plus gros seins ou de plus grosses fesses », analyse-t-il. « Notre combat, c’est changer les habitudes, sans stigmatiser les personnes concernées », explique le Dr Louazani. Et aux adeptes de concours de beauté « anti-miss fil de fer », le Dr Zoungrana tente de passer un message : « La belle femme des temps passés n’était pas grasse. Ses activités quotidiennes la maintenaient en forme, et croire le contraire est une aberration ! »

 

Obésité : les femmes sont les plus touchées (cliquer pour agrandir )

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