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DossierRD Congo : une histoire belge

22/03/2010 à 13:34
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Joseph Kabila reçioit le ministre belge des Affaires étrangères, Steven Vanackre, le 19 février Joseph Kabila reçioit le ministre belge des Affaires étrangères, Steven Vanackre, le 19 février © Dirk Waem/BeneluxPix/Maxppp

Le roi Albert II assistera, à Kinshasa, aux cérémonies du 50e anniversaire de l’indépendance. Pour tourner la page du colonialisme et nouer, enfin, une relation sereine ?

Sa Majesté Albert II à Kinshasa ? Le 30 juin, le rêve caché de la diplomatie belge deviendra réalité. La dernière fois qu’un roi a posé son auguste pied dans l’ancienne colonie, c’était en 1985. La face despotique du maréchal Mobutu n’était alors plus un secret. Il commençait sa descente aux enfers et comptait ses amis. L’indéfectible Baudouin avait répondu présent pour célébrer à ses côtés le 25e anniversaire de l’indépendance d’un Zaïre au bord du précipice. D’ultimes embrassades avant que la mort du monarque, en 1993, puis celle de Mobutu, en 1997, entraînent les relations belgo-congolaises dans une ère de déchirements, de glaciations et de réconciliations éphémères.

Vingt-cinq ans plus tard, le voyage d’Albert II, frère et successeur de Baudouin, aura un autre panache. En janvier, le président Joseph Kabila lui a lancé, à la télévision, une invitation à fêter les 50 ans de l’indépendance, le 30 juin. À la peine sur la scène internationale lorsqu’il s’agit de dépasser les frontières de l’Union européenne, le mouchoir de poche belge aura la plaisante impression de renouer avec un glorieux passé en comptant auprès d’un grand d’Afrique. Enfin un peu de lustre.

Aujourd’hui encore, rien n’est pourtant simple entre les nokos (les « oncles », en lingala, terme qu’une partie des Congolais continuent d’employer) et leurs « neveux ». La question de la visite d’Albert II n’en est qu’un exemple. Comme toujours quand il s’agit de l’ancienne et unique colonie (le Burundi et le Rwanda étaient des protectorats), elle a pimenté une vie politique belge déjà bien relevée.

Le 10 mars, le ministre des Affaires étrangères, Steven Vanackere, a indiqué que les principaux ministres s’étaient accordés autour du déplacement royal (condition sine qua non pour qu’il ait lieu). Ce consensus est le résultat de deux mois d’habiles manœuvres entre les cinq partis du gouvernement de coalition d’Yves Leterme – aussi péniblement formé qu’une équipe d’union nationale à l’africaine. Un camp francophone s’est rapidement prononcé en faveur du voyage. Il comprend notamment la socialiste Laurette Onkelinx, vice-Première ministre aux Affaires sociales, et la chrétienne-démocrate Joëlle Milquet, vice-Première ministre elle aussi, à l’Emploi. Toutes deux voient bien le monarque jouer le beau rôle de l’ancien tuteur bénissant l’émancipation de ses « enfants » congolais. Un symbole de modernité quand, cinquante ans auparavant, jour pour jour exactement, Baudouin le paternaliste tenait aux mêmes Congolais un discours à rebours de l’Histoire : « Ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux. »

À l’opposé, il a fallu convaincre le camp des sceptiques. Pour eux, le séjour d’Albert II à Kinshasa peut revenir à cautionner un régime jugé démocratiquement défaillant. Leur condition : en profiter pour faire pression sur Kabila. De ce côté-là, le parti des Libéraux et démocrates flamands (VLD), la formation du tonitruant Karel de Gucht, ancien ministre des Affaires étrangères (2004-2009), qui a toujours crié sa haine personnelle envers le chef de l’État congolais.

Une question intérieure

Rue des Petits-Carmes – le siège des Affaires étrangères –, on a toujours jugé que le roi devait aller à Kinshasa. « Si la Belgique veut avoir une voix sur la scène internationale, elle doit parler du Congo, sinon, elle n’est pas entendue », explique le Belge d’origine congolaise Bob Kabamba, chercheur en sciences politiques à l’université de Liège. Des richesses minières colossales, neuf frontières, plus de 65 millions d’habitants, une mission des Nations unies présente depuis dix ans (la Monuc), des intérêts chinois, indiens, américains… : peser au Congo, c’est peser dans le reste du monde. La Belgique compte sur cette formule magique.

Mais pour qu’elle en profite, le voyage d’Albert II ne suffira pas. Elle doit inventer une nouvelle relation avec son ex-colonie. Le mot d’ordre est « normalité ». Presque une gageure. En 2008, Kinshasa et Bruxelles se déchiraient encore à la suite d’une salve d’insultes de Karel de Gucht, perçues comme une entrave à la souveraineté congolaise. Les consulats étaient fermés. Depuis, on cherche l’apaisement. En janvier 2009, le Premier ministre belge de l’époque, Herman Van Rompuy, et son homologue congolais, Adolphe Muzito, convenaient dans une « déclaration commune » de « normaliser les relations entre les deux pays » et de respecter le principe de « l’égalité souveraine des deux États ». En janvier dernier, Steven Vanackere se déplaçait jusqu’à Lubumbashi, dans la région du Katanga, dans le sud-est du pays, pour rencontrer Joseph Kabila et lui assurer qu’il n’était pas là en maître, mais en partenaire.

Certains politiques belges continuent cependant de considérer la situation congolaise comme une question intérieure. En décembre dernier, le député socialiste flamand Dirk Van der Maelen questionnait le ministre des Affaires étrangères, au Parlement, sur le recrutement d’enfants par les Forces armées congolaises (FAC). « Imaginez que le Parlement congolais tienne de tels débats sur la Belgique, nous ne l’accepterions pas ! » s’indigne un observateur à Bruxelles, sous le couvert de l’anonymat.

Le Congo fait la politique belge. Traditionnellement, les socialistes flamands prennent position contre le régime de Joseph Kabila. Ils dénoncent les viols par l’armée, la situation humanitaire à l’est du pays, la corruption… Leur conclusion : aider le Congo (premier destinataire de l’aide belge), c’est dilapider les ressources de la Flandre, qui génère la majorité du PIB belge (57 % environ, contre 23 % pour la Wallonie et 20 % pour la région Bruxelles Capitale).

Le Congo creuse aussi la faille entre Flamands et Wallons (francophones). Quand les premiers sont intransigeants, les seconds sont bienveillants. « Il faut mesurer tout ce que Joseph Kabila a fait depuis qu’il est au pouvoir, en neuf ans, c’est considérable », estime Fredy Jacquet, délégué de la Communauté française de Belgique de 2000 à 2008. Lorsque les trois communautés belges ont obtenu le droit d’ouvrir des représentations diplomatiques distinctes – après une longue réforme institutionnelle entamée en 1970 –, les Wallons ont ouvert leur première « délégation » (l’équivalent d’une ambassade) à… Kinshasa. « C’était naturel », se souvient Fredy Jacquet. Sa fierté : la signature, en 2002, d’un accord de coopération avec le régime de Joseph Kabila, fraîchement arrivé au pouvoir. « Nous étions les premiers à les accompagner dans cette période de transition », poursuit l’ancien délégué. La communauté flamande, elle, est absente du pays. Le Congo oppose aussi la droite et la gauche, les laïcs et les chrétiens, les médias… Dans les journaux, c’est comme à l’Assemblée : un sujet « national », qui occupe autant de place que le vote du budget…

En parlant du Congo, le personnel politique se ménage des retombées médiatiques. C’est d’ailleurs l’une des raisons aux provocations de Karel de Gucht. Elles lui ont valu de jolis scores dans les sondages. L’effet est décuplé par un déplacement in situ : « Un ministre qui va au Congo gagne en stature et sait qu’on parlera de lui sur deux ou trois pages », dit Bob Kabamba. Alors, parfois, Kinshasa reçoit d’étonnants visiteurs. Malgré des attributions ministérielles « domestiques », Laurette Onkelinx et Joëlle Milquet s’y sont respectivement rendues en janvier et en mars. Les prétextes des intéressés pour justifier leurs voyages n’abusent pas les Kinois, amusés de voir des responsables belges aussi réjouis d’être reçus au Palais de la nation qu’un chef d’État d’un pays en voie de développement à la Maison Blanche.

La classe politique congolaise maîtrise les usages belges. « Chaque société est un peu le miroir de l’autre », selon le réalisateur belge Thierry Michel, auteur de plusieurs documentaires sur le Congo. Entre les deux peuples, il y a une façon commune de parler un français châtié, où l’on dit « par après » au lieu d’« après » et où l’on préfère la précision de « nonante-six » à « quatre-vingt-seize ». Un humour semblable également, fondé sur l’autodérision, « un même regard sur la vie dans les moments difficiles », pour Fredy Jacquet, avec cette conviction que « tout finit par s’arranger ».

L’intérêt pour la culture congolaise est vivace en Belgique. En 2007, 150 artistes s’y sont produits dans le cadre du festival Yambi (« bienvenue », en lingala). Acteurs, danseurs, chanteurs, peintres : la Communauté française de Belgique, organisatrice, a sillonné le Congo pour dénicher des participants variés. Objectifs : représenter tout le pays et pas seulement Kinshasa ; sortir des clichés, la musique congolaise ne se résumant pas au ndombolo et à la rumba…

Une démarche propre à la Belgique, qui dispose d’« experts ès Congo » : des professeurs en sciences politiques comme Jean-Claude Willame, Théodore Trefon ou Filip Reyntjens, qui publient régulièrement des ouvrages sur le pays et sur l’Afrique centrale, des juristes, qui participent à l’élaboration de la loi électorale pour les scrutins de 2011. Aujourd’hui, toutes les chaires consacrées au Congo ont cependant disparu. Et beaucoup, parmi les universitaires, sont émérites. La relève est maigre. À l’image des intérêts économiques de la Belgique au Congo et du rôle qu’elle joue dans sa politique intérieure. Mais au fond, peu importe. « Les Congolais continuent de croire que nous sommes une grande puissance », avoue un diplomate. Ou feignent de le croire. 

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