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DossierGrand ménage à la Cemac

01/02/2010 à 10:34
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Le président Obiang Nguema sort vainqueur du sommet de la Cemac, imposant le principe de rotation Le président Obiang Nguema sort vainqueur du sommet de la Cemac, imposant le principe de rotation © AFP

Un big bang a ébranlé l’institution régionale lors du sommet des chefs d’État à Bangui, du 15 au 17 janvier. Le consensus de Fort-Lamy est oublié au profit d’une rotation par pays à la tête des institutions. Une révolution qui consacre la Guinée équatoriale.

Avec un mois d’avance, la première pluie de la saison humide a surpris sans vraiment rafraîchir l’atmosphère de Bangui, le samedi 16 janvier 2010, en milieu d’après-midi. Ce caprice météorologique aurait dû donner l’alerte. Ces trombes d’eau précoces se sont abattues au moment même ou une lourde porte de bois sombre se refermait sur les six chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), réunis pour le premier huis clos du week-end dans le bâtiment vert et blanc de l’institution régionale.

Attendue comme un rendez-vous historique, la conférence des chefs d’État de la sous-région, qui s’est déroulée dans la capitale centrafricaine du 15 au 17 janvier dernier, a tenu ses promesses. Après des années de ronronnements, de promesses stériles ou de coups d’éclat sans lendemains, les chefs d’État ont rompu avec leurs vieux démons pour faire voler en éclats le ciment de l’institution régionale : le fameux consensus de Fort-Lamy. Adopté en 1972 sous la pression d’un Omar Bongo Ondimba alors tout-puissant, il avait figé dans le marbre la nationalité des titulaires des postes clés des institutions de la Cemac. Ces trente dernières années, le fauteuil de gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac) revenait donc à un Gabonais, et celui de vice-gouverneur à un Congolais. Il en allait ainsi pour la vingtaine d’institutions sous-régionales. À Bangui, cet accord tacite s’est craquelé, fissuré avant d’être définitivement balayé.

Place à l’ordre nouveau. Selon les termes du communiqué final, « le principe de rotation par ordre alphabétique de tous les États membres de la Cemac » est désormais retenu pour attribuer les postes à la tête des institutions. « Depuis 1972, les rapports économiques ont changé dans le monde et les détournements de fonds mis au jour au sein même de la Beac en 2009 ont convaincu les chefs d’État de mettre fin au consensus de Fort-Lamy. La présence des Gabonais à la tête de la Beac a trop duré. Il faut éviter qu’une nation ne s’accapare d’une institution et que les autres pays n’aient qu’un droit de regard limité. La rotation évitera ce piège », assure Albert Besse, ministre centrafricain des Finances et nouveau président du conseil d’administration de la Beac.

Une pression permanente

Pouvait-il en être autrement ? La découverte en 2009 de plusieurs placements hasardeux effectués par les dirigeants de la Beac et de la BDEAC (Banque de développement des États de l’Afrique centrale) de ainsi que les malversations opérées depuis le bureau parisien de la Banque centrale et révélées par Jeune Afrique ont considérablement terni l’image de ces institutions clés. Les six chefs d’État ont donc pris conscience qu’ils devaient coûte que coûte restaurer la crédibilité de la Beac à l’occasion d’un sommet sous surveillance extérieure. De par leur présence à Bangui, les représentants des bailleurs de fonds ont maintenu une pression permanente pendant toute la conférence. En mission d’une semaine, Laurean Rutayisire, l’administrateur du FMI pour l’Afrique centrale, s’est montré au siège de la Cemac, tout comme le haut responsable de l’ONU en Centrafrique, l’Éthiopienne Sahle-Work Zwede, restée jusqu’à la fin.

Le décès d’Omar Bongo Ondimba, le 8 juin 2009, avait il est vrai levé l’ultime obstacle à cette révolution, qui n’attendait qu’un prétexte pour éclater, facilitant ainsi l’action militante du président équato-guinéen Obiang Nguema, principal avocat du principe de rotation. Lors de la conférence des chefs d’État d’avril 2007, à N’Djamena, le président gabonais avait en effet lancé à ses pairs : « Moi vivant, jamais je n’accepterai le principe de rotation. Il faudra attendre que je sois mort pour l’imposer. »

Malgré toute sa volonté, son fils Ali Bongo Ondimba n’est pas parvenu à endiguer la lame de fond qui a balayé le consensus de Fort-Lamy.

Négocier un répit

Pour tenter de repousser l’échéance de la mise en place du système de rotation, le nouveau président gabonais avait emmené dans ses bagages Jean-Félix Mamalepot. C’est sous cet ancien gouverneur de la Beac, qui a piloté la Banque centrale pendant près de dix-sept ans, qu’ont eu lieu les malversations. En offrant la possibilité aux chefs d’État de « cuisiner » l’ancien gouverneur, le président gabonais voulait prouver sa bonne volonté aux cinq autres dirigeants et, sans doute, solder le passé. Dans la foulée, Ali Bongo avait prévu de faire avaliser par ses pairs la candidature de son compatriote Hugues Alexandre Barro Chambrier, ex-administrateur Afrique du FMI, au poste de gouverneur de la Beac afin qu’il termine le mandat interrompu de Philibert Andzembé. Une manière pour les Gabonais de se ménager un répit jusqu’en 2014, avant de se rallier au principe de rotation. Mais ni Mamalepot ni Barro Chambrier n’ont été appelés à la barre par les chefs d’État pour s’expliquer. Longuement, le président gabonais a tenté de convaincre ses homologues. « Je ne vais pas céder sur tout ! » a-t-il fini par lancer à ses pairs. En vain.

En fait, les grandes décisions avaient été préparées le jeudi 14 janvier, lors d’un comité ministériel qui s’est tenu de 16 heures à 20 heures dans la capitale centrafricaine. Réunis à Bangui dès le lendemain après-midi, veille du sommet, en l’absence d’Ali Bongo Ondimba, qui avait pris un retard inexpliqué sur l’agenda du sommet, Obiang Nguema, Paul Biya, Idriss Déby Itno, Sassou N’Guesso et François Bozizé ont arrêté une position commune. Dans les villas résidentielles où logeaient les chefs d’État, un ballet ininterrompu de conseillers n’a cessé de se poursuivre tout au long de la soirée et jusqu’à fort tard dans la nuit du 15 janvier. Arrivé en fin de matinée avec une quarantaine de collaborateurs, Ali Bongo Ondimba a sans doute aussi payé cash ce qui a été perçu par ses pairs comme une certaine désinvolture.

Réparti en deux séances, le huis clos durera finalement plus de neuf heures au total et se poursuivra jusqu’au dimanche pour se terminer après 16 heures. Fin, donc, de la mainmise gabonaise sur la Beac, Libreville devant se contenter en guise de lot de consolation de la présidence la BDEAC, confiée à Mickaël Adandé. La nomination surprise de l’Équato-Guinéen Lucas Abaga Nchama au poste de gouverneur de la Beac – il prendra officiellement ses fonctions dans l’après-midi du 29 janvier à Yaoundé – a, quant à elle, fait l’effet d’une bombe. Elle couronne les longs efforts de la Guinée équatoriale pour prendre le pouvoir au sein de la Banque centrale. La jeune puissance pétrolière, qui détient à elle seule 48 % des réserves de devises de la Cemac, compte restaurer la crédibilité de la Banque centrale en promettant de continuer à y faire le ménage. « Après le sommet de Bangui, nous vérifierons encore et encore tous les comptes de la Beac. Les cabinets d’audit français Mazars, Performance et Deloitte sont par ailleurs sollicités pour nous aider dans le processus de réforme interne », insiste Balthazar Engonga, le ministre équato-guinéen à l’Intégration régionale.

Méfiance à l’égard de Malabo

Reste que Malabo ne bénéficie pas pour autant d’un chèque en blanc. Ses voisins, souvent agacés par sa richesse pétrolière, s’en méfient. « Si la Guinée équatoriale se lance dans une chasse aux sorcières, revient au népotisme ou met en place un système de concussion, elle ne tiendra pas deux ans à la tête de la Beac », assure un cadre supérieur de la banque, qui ajoute : « Le principe de rotation qui évite la sclérose des institutions régionales a un grave défaut, il ne met pas en avant la compétence. Or c’est la qualité des candidats qui prime. »

En attendant, le grand chambardement qui s’annonce n’a pas fini de révéler des surprises. Les autres postes seront attribués dans la capitale équato-guinéenne, en avril prochain, à l’occasion d’un sommet extraordinaire des chefs d’État, et d’autres têtes changeront au fur et à mesure de l’échéance des mandats de leurs titulaires actuels. L’effet domino est en marche. Un Gabonais succédera ainsi au Congolais Rigobert Roger Andely, remercié à Bangui, au poste de vice-gouverneur de la Beac. Le Tchadien Abbas Mahamat Tolli devrait, lui, céder sa place de secrétaire général de la Banque centrale à un Camerounais. Un Centrafricain décrochera sans doute la vice-présidence de la BDEAC, alors qu’un autre Camerounais prendra la suite d’Idriss Ahmed Idriss à la présidence de la Commission bancaire de l’Afrique Centrale (Cobac) à la fin de son mandat…

Force est de reconnaître que la volonté des chefs d’État de restaurer le crédit de la Cemac a donné un coup de fouet à de nombreux dossiers en carence depuis des années. Tous les États ont par exemple débloqué 5 milliards de F CFA pour renforcer le capital social d’Air Cemac, la compagnie aérienne régionale qui doit décoller avant l’été. « À quelque chose malheur est bon », conclut Antoine Ntsimi, le président camerounais de la Commission de la Cemac. Son propre mandat arrive à échéance en avril 2011. Et son successeur sera, selon toute vraisemblance, un Congolais. Le principe de rotation n’a pas fini de faire tourner les têtes. 

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