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DossierHaïti, année zéro

21/01/2010 à 14:06
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Port-au-Prince le 13 janvier Port-au-Prince le 13 janvier © AFP

Le violent séisme du 12 janvier a fait d’innombrables victimes et détruit tous les centres névralgiques. La communauté internationale se mobilise, États-Unis en tête. Mais combien d’années faudra-t-il pour reconstruire un État ?

Ce n’était pas encore un renouveau – tout juste un léger regain de vitalité. Ces derniers mois, Haïti avait retrouvé un semblant d’espoir. Le séisme qui a dévasté sa capitale, Port-au-Prince, le 12 janvier, l’a anéanti.

Jamais depuis deux siècles le pays n’avait subi un tremblement de terre d’une telle intensité. La première secousse, d’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter (qui en compte 9), a duré près d’une minute, peu avant 17 heures. Les enfants étaient sortis de classe, mais les bureaux n’avaient pas encore été désertés. Une trentaine de secousses ont suivi, façonnant un paysage de ville bombardée. La proximité de l’épicentre, situé à 15 km, n’a laissé que peu de chances aux dizaines de milliers d’habitations de fortune qui se sont multipliées ces dernières années dans les nombreux bidonvilles, sans épargner les quartiers plus huppés et les bâtiments officiels.

Des milliers d’Haïtiens – le Premier ministre a parlé de « plus de 100 000 morts » – ont été ensevelis sous le poids de leur maison. René Préval, le chef de l’État, en a lui-même réchappé de justesse. Le palais présidentiel – où il ne se trouvait pas au moment du drame – s’est écroulé. Sa résidence personnelle est détruite. Outre la cathédrale, tous les centres névralgiques de la capitale sont anéantis : ministères, palais de justice, hôpitaux, écoles, casernes de pompiers, prison, QG de la police nationale, centre des impôts… Plus près de la mer, le Parlement est en ruine. Le port a été endommagé. Sur les hauteurs de la ville, l’hôtel Christopher, siège de la Minustah, la Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti mise en place après la fuite de Jean-Bertrand Aristide en 2004 – une sorte d’État dans l’État –, s’est également effondré. Des dizaines d’employés ont été tués, comme notre ancien collaborateur le Guinéen Mamadou Bah ; d’autres étaient toujours portés disparus trois jours après le séisme, dont le chef de la mission, le Tunisien Hédi Annabi.

« C’est la fin du monde »

« C’est le chaos absolu. Trois millions de personnes dorment dans la rue, aux côtés des cadavres. Nous ne disposons d’aucuns moyens pour sortir les corps des décombres. L’État n’existe plus. Les gens disent que c’est la fin du monde », témoigne le sociologue Laënnec Hurbon. Les premiers jours, il était presque impossible de joindre un habitant de la capitale par téléphone. L’eau et l’électricité ont également été coupées. « Le gouvernement fait ce qu’il peut. Mais, dans les conditions actuelles, il n’est pas très fonctionnel », explique Michèle Pierre-Louis, l’ancienne Premier ministre.

Haïti, qui a subi une soixantaine de catastrophes naturelles depuis 1900, se relevait tout juste des plus récentes. En 2004 – année du bicentenaire de l’indépendance –, des inondations avaient provoqué la mort de plus de 3 000 personnes dans la région des Gonaïves (Nord-Ouest), avant que le cyclone Jeanne n’en tue près de 2 000. En 2008, le pays a été frappé par quatre cyclones en moins d’un mois : Fay, Gustav, Ike et Hanna avaient causé d’énormes dégâts – estimés à 15 % de la richesse nationale. Rien à voir toutefois avec ce séisme, qui, selon l’ONU, pourrait affecter 3 millions de personnes – un Haïtien sur trois.

L’économie se redressait

En quelques minutes, l’œuvre de stabilisation entreprise tant bien que mal par René Préval, le président élu en 2006, et par la Minustah, a été engloutie. Le pays sortait d’une énième dictature sanglante. Après le règne des Duvalier père (1957-1971) et fils (1971-1986), marqué par les dérives des milices, les Tontons Macoutes, Jean-Bertrand Aristide avait imposé sa loi grâce à ses propres groupes armés, les Chimères. Corrompue jusqu’à la moelle, Haïti était devenue une plaque tournante du trafic de drogue.

Pour Préval, la priorité était de rétablir l’État de droit. Après avoir d’abord tenté de négocier avec les nombreuses bandes armées qui régnaient dans certains quartiers, le président a opté pour la manière forte. Avec l’aide de 9 000 Casques bleus*, il a mené une véritable guerre aux gangs, qui a fait des victimes de part et d’autre. Des centaines de personnes ont été arrêtées. Depuis quelques mois, le pari de Préval était en passe d’être gagné. « L’atmosphère est calme », indiquait Hédi Annabi dans son dernier rapport, en septembre 2009, précisant que le nombre des rapts était tombé à moins de huit par mois et que le gouvernement et la Minustah avaient repris le contrôle des quartiers sensibles, y menant des programmes de réinsertion.

L’économie aussi semblait se porter (relativement) mieux. Certes, l’ancienne colonie française « est le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental », rappelait un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) en avril 2009 : le PIB par habitant est de 690 dollars ; 78 % des Haïtiens vivent avec moins de 2 dollars par jour, 54 % avec moins de 1 dollar ; le taux de chômage est de 65 % ; et son indice de développement humain classe Haïti au 149e rang sur 177, loin derrière les autres pays de la région. Toujours selon le Pnud, « les inégalités sociales restent extrêmement fortes » : 10 % des familles les plus riches accaparent la moitié du revenu national, les 10 % les plus pauvres se contentant de 1,4 %. Alors que 85 % des écoles sont privées, plus de la moitié des enfants de 5 ans à 15 ans ne sont pas scolarisés. Moins de la moitié des Haïtiens ont accès à l’eau potable et à des services de santé. « Sans la diaspora, la grande majorité serait privée des besoins les plus élémentaires », note Julien Mérion, enseignant à l’Université des Antilles. En 2008, les Haïtiens de l’extérieur ont envoyé 1,8 milliard de dollars au pays (1,25 milliard d’euros), soit 30 % des revenus des ménages.

Crise politique

Ces derniers mois, pourtant, le pays semblait sur la voie d’une normalisation. En 2007, pour la première fois depuis dix-huit ans, Haïti avait bénéficié d’une croissance positive (+ 3 %). Après la crise de 2008 (– 1,5 %), cette tendance s’est confirmée en 2009 (+ 2 %), grâce notamment à la reprise des exportations de textile, à une meilleure production agricole et à une hausse de 10 % des recettes douanières. Le Pnud envisageait même une croissance de 4 % pour 2010…

Haïti se relèvera-t-elle de ce énième coup dur ? L’urgence consiste évidemment à enterrer les morts, à éviter les épidémies, à reloger et à nourrir les survivants. Car, avant le séisme, 3 millions de personnes se trouvaient déjà en situation d’insécurité alimentaire. Mais après l’urgence ? « On n’y pense pas encore », avoue Michèle Pierre-Louis. « Il le faut, sinon on risque de retomber très vite dans les travers du passé, juge Mérion. Face à un État décapité, des groupes armés pourraient à nouveau imposer leur loi. »

Dans ce contexte, Préval n’aura d’autre choix que de repousser les élections présidentielle et législatives — ces dernières devaient se tenir le 28 février –, au risque d’entraîner une nouvelle crise politique. À une instabilité chronique (six chefs de gouvernement se sont succédé depuis 2004) s’ajoutent les protestations de l’opposition, qui accuse le président d’avoir falsifié les sénatoriales en 2009, et des partisans d’Aristide, mécontents que la commission électorale ait interdit à leur parti de participer aux prochaines élections.

Mais Préval bénéficie du soutien de la communauté internationale. Plus que jamais, Haïti aura besoin de son aide, déjà abondante (700 millions de dollars en 2007, soit 486 millions d’euros). « Comme lors des dernières catastrophes, l’argent ne devrait pas manquer, estime un cadre de l’ONG française Initiative Développement. Mais comment sera-t-il utilisé ? Les fois précédentes, une partie s’est volatilisée. »

Clinton mobilise

Malgré la corruption, les principales puissances régionales ont tout intérêt à agir, à commencer par les États-Unis. « Ce n’est pas pour rien que Bill Clinton est l’émissaire des Nations unies auprès du pays », observe un cadre du Pnud. Les États-Unis, où vivent près de 1 million d’Haïtiens et qui comptent 40 000 ressortissants en Haïti, sont inquiets des répercussions que pourrait entraîner une nouvelle faillite du pays. Washington craint une recrudescence de l’émigration haïtienne, et redoute que l’île ne redevienne une plaque tournante du trafic de drogue.

Le 14 janvier dernier, Barack Obama a annoncé avoir débloqué 100 millions de dollars. En juin 2009, son pays avait déjà promis une aide exceptionnelle de 57 millions de dollars, dans le cadre d’une conférence internationale des donateurs. La France, qui veut éviter un nouvel afflux de migrants dans ses possessions caraïbes – la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane –, s’était engagée, de son côté, à verser 30 millions de dollars (20,8 millions d’euros). Il en faudra beaucoup plus pour sortir Haïti du chaos et permettre à son peuple de se réapproprier son destin.

 

* Les Casques bleus viennent d'une centaine de pays. Le Brésil, l'Uruguay, le Népal et le Sri Lanka fournissent la gros des effectifs. En août 2009, on comptait en outre près de six cents Africains parmi les forces de police des Nations unies, sénégalais, nigérians et ivoiriens pour l'essentiel.

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