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DossierClimat : à la recherche du temps perdu

16/12/2009 à 16:12
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A la recherche du temps perdu A la recherche du temps perdu © Agence VU

Les chefs d’État du monde entier se sont donné rendez-vous à Copenhague pour tenter d’inverser le cours du dérèglement climatique. Principale victime du réchauffement de la planète, l’Afrique saura-t-elle défendre ses intérêts ?

« Nous entamons notre descente sur Bangui, capitale de la Centrafrique, dit l’hôtesse. Nous sommes le 15 décembre 2097 et la température au sol est de 52 °C… » Comme le suggère cette scène d’anticipation – à peine exagérée –, l’avenir de l’Afrique sera chaud, très chaud. En tout cas beaucoup plus qu’on le croit. Tous les spécialistes vous le diront : sur le continent, le thermomètre risque d’exploser dans les cinquante ­prochaines années. « Les scientifiques tablent sur un réchauffement global de 3 °C à 6 °C d’ici à la fin du siècle. Mais ce n’est qu’une moyenne. Les roches et les sables absorbant beaucoup plus d’énergie que les mers, certains pays, notamment en Afrique, verront leur température augmenter d’au moins 7 °C », confirme l’agronome et académicien français Daniel Nahon. Sur les 28 pays à risque climatique extrême, 22 se situent sur le continent…

Signe de ces temps torrides, en Tanzanie, les neiges du Kilimandjaro ne sont plus éternelles. Elles ont fondu de 85 % depuis 1900 et risquent d’avoir totalement disparu dans vingt ans. Tout comme celles du mont Kenya ou du massif des Ruwenzori, à cheval entre l’Ouganda et la RD Congo, dont la moitié des glaciers a disparu depuis 1987. Leurs eaux se sont déversées dans la rivière Semliki, qui a changé de cours une centaine de fois depuis les années 1960. Or celle-ci marque la frontière avec la RD Congo, et son lit regorge d’or noir. À terme, la rivalité énergétique entre les pays voisins pourrait donc s’envenimer.

Migrer ou mourir

Le réchauffement fait bouger les frontières, il déplace aussi des millions d’hommes, chassés par l’infertilité croissante des sols. Ce qui peut déstabiliser des États fragiles. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les « éco-réfugiés » pourraient être 200 millions dans le monde à l’horizon 2050, voire 700 millions selon les projections les plus pessimistes, dont une très forte proportion en Afrique. « Le grand problème, c’est que beaucoup de personnes n’auront pas assez de ressources pour migrer et mourront sur place », dit Charles Ehrhart, coordinateur de l’ONG Care pour les changements climatiques.

L’autre problème, c’est que la ­catastrophe n’est pas à venir. Elle a déjà commencé. « Récemment, nous avons pu faire le rapprochement entre les famines des années 1975-1980 dans le Sahel et le réchauffement climatique », indique Jean-Luc Redelsperger, responsable scientifique du programme international Analyses multidisciplinaires de la mousson africaine (Amma). La plupart des drames climatiques observés depuis une trentaine d’années seraient donc imputables au réchauffement…

Si elle n’exonère pas entièrement les États de leurs responsabilités, l’hypothèse est séduisante. Les sécheresses, la désertification, les pénuries alimentaires aggravent les conflits, quand elles n’en sont pas directement à l’origine. On le voit, par exemple, dans la corne de l’Afrique, où 20 millions d’habitants souffrent de la faim. Sur le continent, ils sont déjà 230 millions. Vers 2080, il pourrait y en avoir 170 millions de plus…

Des modèles divergents

Même le Maghreb, en plein développement, ne sera pas épargné. En 2025, il aura atteint les limites de ses ressources en eau douce non fossile. Les conflits liés au contrôle de « l’or bleu » risquent de se multiplier. Partout sur le continent, la mécanique des extrêmes est en place. Pénurie d’eau par-ci, inondations par-là. Voire alternance des deux phénomènes au même endroit. Les pluies ­diluviennes qui se sont abattues sur l’Afrique de l’Ouest, notamment aux mois de ­septembre 2007 et 2009 – les plus ­fortes depuis trente ans –, sont là pour en témoigner. Pourtant, il est impossible de savoir si, dans cette région, la pluviométrie sera plus ou moins abondante qu’auparavant. Les modèles climatiques divergent. Seule certitude : les intempéries y seront de plus en plus violentes, ravinant et appauvrissant des terres cultivables déjà érodées à 65 %.

Quant à l’Afrique de l’Est, elle suit à peu près le même chemin. Le Mozambique verra ses côtes de plus en plus fréquemment balayées par les cyclones de l’océan Indien, tandis que, partout ailleurs, le manque d’eau s’aiguisera à mesure que la mousson deviendra plus irrégulière. Par ailleurs, certaines régions d’Afrique australe et d’Afrique orientale connaîtront, d’ici à la fin du siècle, une implantation durable du paludisme en raison de la hausse des températures. Ce sera le cas des hautes terres d’Éthiopie, de certains sommets du Kenya, du Rwanda, du Burundi et de l’ouest de l’Ouganda, comme du nord de l’Afrique du Sud. Le Maghreb, lui, via la côte atlantique du Maroc, pourrait aussi être touché. Dans le même temps, les épidémies de fièvre de la vallée du Rift seront plus fréquentes à cause des inondations à répétition.

Dernière touche à cette vision apocalyptique : la montée du niveau des mers. En 2007, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) prévoyait une expansion thermique (dilatation) des océans correspondant à une hausse de leur niveau de l’ordre de 18 à 59 cm d’ici à 2100. Mais, compte tenu de la fonte accélérée des ­calottes polaires (environ 500 milliards de ­tonnes par an), la déferlante pourrait être beaucoup plus spectaculaire. « Un mètre de hausse d’ici à la fin du siècle ne relève pas de la science-fiction », dit le glaciologue français Éric Rignot. Les deltas du Nil, du Niger, de la Volta, du Sénégal, comme les embouchures de la Moulouya et du Sebou (Maroc) seront touchés de plein fouet par la salinisation des sols. Sans compter que sept des dix plus grandes villes du continent – Le Caire, Lagos, Luanda, Alexandrie, Abidjan, Alger et Le Cap – se trouvent sur le littoral…

Trouver des financements

À combien s’élèveront les dégâts ? Donner un chiffre relève de la gageure tant les situations sont diverses. On peut, en revanche, estimer les sommes qu’il faudra investir pour amortir les pertes, tout en plaçant l’Afrique sur une trajectoire de développement qui émettrait peu de CO2. La Banque mondiale parle de 475 milliards de dollars (323 milliards d’euros) d’ici à 2030, soit plus de 23 milliards par an. Davantage encore, selon les États africains, qui s’accordent sur un chiffre de 65 milliards par an. Le ­centre britannique de recherche Grantham Institute évalue quant à lui les besoins du continent à un montant variant de 22 à 31 milliards par an en 2015 et de 52 à 68 milliards par an à l’horizon 2030. C’est ce que les experts appellent le « surcoût » de l’aide au développement classique. Les financements dépendent des accords qui seront passés (ou non) lors des négociations de Copenhague. Mais une expression, déjà, fleurit sur toutes les lèvres : « green business ! ». Son levier principal : un « marché carbone », encore embryonnaire. Ses secteurs d’investissement : la réduction de la déforestation et l’atténuation des émissions liées à l’électricité et aux transports. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), le marché mondial des « technologies vertes » et des « biens environnementaux » serait déjà de 1 400 milliards de dollars. Or la banque HSBC évalue le chiffre d’affaires du secteur à 534 milliards en 2008, avec des bénéfices en hausse de 75 % sur l’année. La marge de progression est donc gigantesque : à ce rythme, les résultats nets de « l’économie verte » pourraient atteindre 2 000 milliards de dollars dès 2020.

Révolution verte à venir

Principale victime du réchauffement, l’Afrique saura-t-elle saisir la chance de développement que lui offre la révolution en cours ? « Les entreprises sont au cœur du problème. Pour s’en sortir, le continent a besoin d’entrepreneurs qui ne soient pas ministres, ni cousins ou neveux de ces derniers ! », lance avec provocation le romancier français et académicien Érik Orsenna, ancienne plume de François Mitterrand. « Il a à la fois tort et raison, répond le ministre sénégalais de l’Environnement, Djibo Leyti Kâ. En réalité, les hommes politiques fixent des objectifs que les entreprises aident à atteindre. Mais c’est vrai que, pour l’instant, les entrepreneurs africains ne participent pas aux grands travaux que nous avons lancés », concède-t-il.

Et les projets ne manquent pas. Il y a d’abord celui, pharaonique, de la grande muraille verte, concernant onze pays, du Sénégal à Djibouti. Coût estimé : 147 millions de dollars d’ici dix ans. Puis il y a celui, à l’étude, de lutte contre l’érosion côtière. Objectif : creuser le long des côtes à des endroits stratégiques pour y bâtir des murs brisant la force des vagues et des courants. Les premières estimations du coût de ces « remparts contre l’Atlantique » s’élèvent à 150 milliards de dollars pour l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest réunies. Les pays ont aussi leurs plans nationaux. Le Niger, par exemple, souhaite équiper mille villages en panneaux solaires d’ici à 2012, pour un coût de 66 millions de dollars. Les pays du bassin du Congo souhaitent monnayer leur stratégie forestière de séquestration de CO2. Le Cap-Vert et Maurice veulent, quant à eux, investir massivement dans l’éolien.

L’Afrique ne vient donc pas les mains vides à Copenhague. Mais qu’en est-il de la détermination de ses dirigeants à lutter contre le réchauffement ? Leur pessimisme sur les financements carbone semble hypothéquer leur engagement à long terme. « Responsabilité partagée, mais différenciée : c’est notre credo, martèle le Sénégalais Djibo Kâ. » « ­L’Afrique parle d’une seule voix », répète-t-il à l’envi. Mais l’unité affichée ne convainc pas tout le monde. Ce que confirme le Camerounais Jean-Pierre Elong-Mbassi, secrétaire général de Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLUA). « Pour l’instant, les responsables africains restent partagés entre pessimisme et opportunisme. Mais, il faut garder espoir. »

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