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DossierGolfe : la chute de la maison Dubaï

14/12/2009 à 15:33
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L'hôtel Atlantis The Palm, sur l'île artificielle de Jumeirah L'hôtel Atlantis The Palm, sur l'île artificielle de Jumeirah © Reuters

Panique sur les places boursières arabes : l’émirat dirigé par Cheikh Mohamed Al Maktoum serait au bord de la faillite. Plombée par l’éclatement de la bulle immobilière et par un endettement colossal, la cité de la démesure a un genou à terre. Mais établir son acte de décès serait prématuré.

L’incroyable success story de Dubaï, c’était lui et personne d’autre. Cheikh Mohamed Ibn Rached Al Maktoum, homme d’État, homme d’affaires, prince du désert féru de courses hippiques, de fauconnerie et de poésie, écrasait de son imposante stature la minuscule cité-État dont il avait formellement hérité en janvier 2006, à la mort de son père Cheikh Rached Ibn Saïd Al Maktoum, mais dont il tenait les rênes en réalité depuis le début des années 1990. Né en 1949, programmé pour gouverner, le troisième fils de Cheikh Rached a commencé à forger sa légende en 1985 quand il lance Emirates. Vingt-cinq ans plus tard, la compagnie aérienne est devenue l’une des toutes premières au monde et le symbole éclatant de l’essor de Dubaï.

Cheikh Rached, le dirigeant vénéré, qui régna de 1958 à 1990, avait su tirer profit intelligemment de la position géostratégique privilégiée de l’émirat en créant le port de Jebel Ali et, dans la foulée, la zone franche du même nom. Aujourd’hui, le port de Dubaï est le troisième port à conteneurs du monde et la première plate-forme mondiale de réexportation. Héritiers d’une tradition commerçante développée dans le sillage de leurs contacts avec les marchands iraniens, les dirigeants de la cité-État ont fait très tôt le pari de la diversification économique. L’or noir, qui avait commencé à jaillir en 1968, s’épuisait rapidement. Il représente actuellement moins de 5 % du PIB de l’émirat. La géologie est capricieuse : l’émirat voisin, celui d’Abou Dhabi, la principale composante de la fédération des Émirats arabes unis (qui compte sept émirats), regorge de pétrole avec une production de 2,8 millions de barils par jour.

Les infrastructures, portuaires et aéroportuaires, et le commerce, dopé par la zone franche, l’absence de taxes et un indéniable talent marketing, ont longtemps constitué les vrais atouts de Dubaï. Mais Cheikh Mohamed nourrissait d’autres ambitions pour « sa » cité-État. Comme si l’idée qu’elle puisse être seulement « le supermarché des pauvres » blessait profondément son orgueil. Lui rêvait d’en faire le Singapour du Moyen-Orient, un dragon dont la prospérité reposerait avant tout sur l’immatériel, les services et des industries de pointe comme la pharmacie, les biotechnologies et les nanotechnologies. Mais il fallait d’abord et impérativement renforcer l’attractivité de la destination, susciter l’envie, le rêve, la fascination. Créer l’événement. Avant d’être un lieu ou un territoire, Dubaï allait devenir une marque. La Mecque d’un capitalisme sans règles et sans entraves. La première cité globale. Tout fut mis en œuvre pour faire venir les touristes, par millions. Et pour retenir les plus riches, à qui l’on faisait miroiter les rendements de l’immobilier de prestige.

Économie superlative

Mélange de despote éclairé et de seigneur féodal, Cheikh Mohamed n’avait de comptes à rendre à personne, et surtout pas à son opinion publique. D’ailleurs, moins d’un habitant sur dix est un national. Les autres sont immigrés. Indiens, Pakistanais, Chinois ou Philippins sont les artisans invisibles du miracle économique. Ces construction workers, au nombre de 400 000 à 500 000, véritables serfs des temps modernes, vivent parqués à la périphérie de la ville et suent sang et eau sur les chantiers, astreints à des cadences infernales pour un salaire misérable. Ils sont devenus indispensables à une économie engagée dans une frénésie de construction. Et qui a perdu de vue l’objectif Singapour pour faire de l’immobilier de luxe sa nouvelle religion.

La cité-État voulait défier les lois de la gravité et de l’économie ­traditionnelle. Elle avait cru inventer l’économie superlative : le palace le plus grand et le plus luxueux du monde, le Borj al-Arab, avec ses 320 mètres de haut et ses sept étoiles ; la « trilogie du palmier », constituée des trois îles artificielles de Jumeirah, Jebel Ali et Deira ; The World, projet encore plus démentiel que le précédent, et son chapelet de ­plusieurs centaines d’îles en forme de mappemonde ; enfin Borj Dubai, la tour la plus haute du monde avec ses 160 ­étages culminant à plus de 800 mètres et qui sera inaugurée le 4 janvier 2010. Emaar Properties et surtout Nakheel avaient été créées de toutes pièces à la fin des années 1990 pour assouvir l’ambition herculéenne de l’émir de Dubaï. Deux sociétés aujourd’hui au bord de la ­banqueroute.

Un destin de chimère

Le choc s’est produit au moment où l’on s’y attendait le moins. Jeudi 26 novembre, Dubai World, l’un des holdings privés (mais détenu et contrôlé par Cheikh Mohamed), annonçait qu’il était dans l’incapacité d’honorer une échéance de 3,5 milliards de dollars et demandait un moratoire de six mois. La veille, pourtant, le conglomérat qui contrôle Nakheel avait obtenu pour 5 milliards de dollars de liquidités auprès de banques d’Abou Dhabi. Et depuis des mois, les autorités avaient multiplié les déclarations rassurantes. Conséquence immédiate : la panique s’empare des marchés financiers, fermés pour cause d’Aïd el-Kébir (et de Thanksgiving aux États-Unis). Le lundi suivant, les Bourses du Golfe s’effondrent, les agences de notation, qui n’avaient rien vu venir (comme d’habitude…), dégradent les notes des principaux établissements cotés. L’endettement de Dubai World est estimé à 59 milliards de dollars. La dette globale de l’émirat avoisinerait 120 milliards de dollars.

Bien sûr, personne n’ignorait que Dubaï vivait à crédit et que, depuis l’éclatement de la bulle immobilière en 2007 et de la crise financière en septembre 2008, l’accès aux financements internationaux s’était considérablement restreint. Chacun savait aussi que, par orgueil ou par nécessité, les autorités de l’émirat rechignaient à interrompre ou différer certains des chantiers les plus dispendieux et qu’elles peinaient à payer leurs fournisseurs. On pensait toutefois que l’État de Dubaï apporterait sa garantie à Dubai World. Et qu’Abou Dhabi, dont le fonds souverain totaliserait désormais des actifs valorisés autour de 600 milliards de dollars, volerait immédiatement au secours de son voisin en cas de défaut. Mais les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu…

Financier avisé, Cheikh Mohamed n’est pas homme à se laisser démonter. Il sait que les banques et ses autres créanciers, s’ils veulent récupérer une partie de leur mise, devront prendre langue avec lui. Il va tenter de rééchelonner la dette de Nakheel, la plus atteinte des sociétés de Dubai World avec 26 milliards de dollars de passif. De sauver ce qui peut l’être des joyaux de sa couronne. Et essayer de soustraire à la convoitise de ses créanciers, et même de l’envahissant grand frère d’Abou Dhabi, DP World ou encore Emirates. Dans l’immédiat, il n’est pas impossible qu’il y parvienne : après tout, Dubai World a des dettes mais aussi des actifs (75 milliards de dollars environ). Mais sa réputation de leader visionnaire et infaillible est en lambeaux. Et l’émirat, dont le dynamisme dépendait avant tout de sa capacité à lever des fonds, va devoir revoir ses prétentions sérieusement à la baisse. The World, les ­palmes de Jumeirah, Jebel Ali et Deira, ou encore le mirifique projet de parc d’attractions Dubailand, pourraient bien connaître un destin de chimère.

Abou Dhabi à la rescousse

Dubaï a un genou à terre. Mais il serait pour le moins prématuré d’établir son acte de décès. Du temps de sa splendeur comme aujourd’hui après sa débâcle, la cité-État a toujours suscité des commentaires outranciers. Maintenant qu’elle est durement rattrapée par le principe de réalité, la ville est certes en difficulté, mais elle n’est pas ruinée. Sa vocation de hub commercial n’est pas remise en question. Son savoir-faire reste intact. Et sa réputation sulfureuse de capitale des plaisirs et des excès devrait survivre. En revanche, l’extraordinaire autonomie de direction et de gestion dont elle a longtemps bénéficié au sein de la Fédération risque désormais de se conjuguer à l’imparfait. « D’un point de vue économique, la rivalité à peine feutrée qui existait entre Dubaï l’extravagante et Abou Dhabi la puritaine s’apparentait à un pur non-sens, explique le directeur d’une filiale européenne d’une banque émiratie. On ne compte plus les entreprises des deux entités, comme Emirates et Etihad dans l’aérien, qui se battent sur le même créneau au lieu de faire jouer synergies et complémentarités. Dubaï, dans tous les domaines, faisait cavalier seul. Aujourd’hui, il va devoir rentrer dans le rang. Et n’aura d’autre choix que de se tourner vers Abou Dhabi pour renflouer ses entreprises en mal de liquidités, car les étrangers ne voudront plus lui prêter. Les dirigeants d’Abou Dhabi poseront leurs conditions : une plus grande coordination des politiques économiques et commerciales. Et exerceront un droit de regard vigilant sur les projets. »

Dubaï va devoir en rabattre, négocier son insertion dans le tissu économique national et régional. Accepter sans doute qu’Abou Dhabi prenne des participations dans ses fleurons, y compris, à terme, dans Emirates. Quant au rêve de Cheikh Mohamed – faire de sa ville le Singapour du Moyen-Orient –, aujourd’hui bien compromis, il pourrait renaître de ses cendres d’ici quelques années. Mais à la condition expresse qu’il soit conçu en coordination étroite avec Abou Dhabi. Et profite à toutes les composantes de la Fédération.

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