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DossierIsraël-Afrique Le grand retour

09/09/2009 à 15:37
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Arrivée à l'aéroport de Tel-Aviv d'une émigrée éthiopienne, en mars 2007 Arrivée à l'aéroport de Tel-Aviv d'une émigrée éthiopienne, en mars 2007 © Reuters

Florissantes après les indépendances, quasi inexistantes ensuite, les relations entre l’État hébreu et le continent s’intensifient et obéissent désormais à des considérations avant tout économiques. En témoigne la tournée du chef de la diplomatie israélienne, Avigdor Lieberman, dont l'objectif est aussi de contrer le rapprochement entre l'Iran et l'Afrique.

Cela ne s’était pas produit depuis plus de vingt ans : le très controversé ministre des Affaires étrangères israélien Avigdor Lieberman – dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beytenou ayant maille à partir avec la justice de son pays – est actuellement en tournée en Afrique. Du 2 au 10 septembre, il a visité successivement l’Éthiopie, le Kenya, le Ghana, le Nigeria et l’Ouganda. Une « opération séduction » dont les objectifs sont clairs : renforcer les relations économiques entre l’État hébreu et le continent dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, de l’irrigation, des infrastructures ou de la sécurité, bien entendu, mais aussi croiser le fer diplomatique avec l’Iran. « La question iranienne sera évoquée durant la visite au regard des efforts de ce pays pour s’établir dans la région et y opérer », selon les autorités israéliennes. En clair, il s’agit de répondre aux visites de Mahmoud Ahmadinejad – qui s’est rendu au Kenya, à Djibouti et aux Comores en février dernier – et de tenter de (re)conquérir le soutien de l’Afrique, notamment aux Nations unies, afin de peser davantage contre le programme nucléaire iranien.

Il y a deux ans, la ministre des Affaires étrangères israélienne Tzipi Livni racontait ainsi cinquante ans de relations avec le continent : « Le début des relations entre Israël et l’Afrique date du milieu du XXe siècle. De 1957 pour être exact, avec l’ouverture d’une représentation diplomatique au Ghana. En réalité, on pourrait dire qu’elles sont nées il y a trois mille ans, quand la reine de Saba a rendu visite au roi Salomon. Il est vrai qu’elles ont connu des hauts et des bas – elles étaient florissantes dans les années 1950 et 1960, inexistantes dans les années 1970 et renaissantes dans les années 1980 et 1990. Aujourd’hui, les relations entre Israël et la grande majorité des pays africains peuvent être qualifiées d’excellentes. » Bon résumé, avec des réserves sur la dernière épithète qui expliquent sans doute le voyage de Lieberman.

À l’heure des indépendances africaines, la ministre des Affaires étrangères israélienne Golda Meir s’était résolument tournée vers l’Afrique. Pour elle, les Africains et le peuple juif partageaient bien des points communs. Ils avaient dû se débarrasser de la tutelle coloniale. Ils avaient dû mettre en valeur des terres souvent ingrates. Et avaient été des victimes de l’Histoire, morts dans les camps de concentration ou réduits en esclavage… 

Aide militaire

Mais au-delà de la communauté de destins, la volonté de séduire l’Afrique subsaharienne obéissait à des raisons plus prosaïques. En pleine guerre froide, Israël menait son propre combat diplomatique. Il s’agissait de rompre une situation d’isolement en s’assurant le vote des pays africains aux Nations unies et de renforcer la sécurité de l’État en formant un « cordon sanitaire » autour des pays arabes perçus comme hostiles.

Au milieu des années 1960, Israël – farouchement hostile au régime d’apartheid sud-africain – entretenait des relations diplomatiques avec plus de trente pays africains. Il y a envoyé ses experts, formé des unités d’élite, vendu des armes. En 1966, une dizaine de pays africains ont reçu une aide militaire directe d’Israël. Un certain général congolais, Joseph-Désiré Mobutu, a même bénéficié, en 1963, d’un entraînement de parachutisme… Deux ans avant de prendre le pouvoir !

Cette politique d’ouverture s’est altérée à partir de la guerre des Six Jours, en 1967 : Israël est devenu une puissance conquérante. Mais la véritable rupture a eu lieu au moment de la guerre du Kippour, en 1973. Le franchissement du canal de Suez par les forces israéliennes a heurté les pays africains, et le choc pétrolier a accru leur dépendance pétrolière vis-à-vis des pays arabes. Résultat : à l’exception du Malawi, du Lesotho et du Swaziland, tous ont coupé avec Israël – qui s’est alors rapproché de l’Afrique du Sud raciste. L’isolement de l’État hébreu a atteint son paroxysme le 10 novembre 1975, avec la résolution 3379 des Nations unies assimilant sionisme et racisme. Les seuls pays africains à s’y opposer étaient le Malawi, le Lesotho, la République centrafricaine, le Liberia et la Côte d’Ivoire. 

Realpolitik

Au-delà des positions politiques de principe, la realpolitik a néanmoins continué de s’imposer. « Durant cette période, les liens économiques ont en réalité augmenté : les échanges commerciaux ont été multipliés par trois et les entreprises israéliennes ont accru leurs initiatives, en particulier au Nigeria, au Kenya et au Zaïre », explique Naomi Chazan1. L’absence de relations officielles n’a pas empêché non plus Israël de maintenir son assistance militaire. À la fin des années 1970, environ 35 % des ventes d’armes israéliennes se faisaient en Afrique. « Des agents du Mossad, des émissaires militaires et un petit groupe d’hommes d’affaires ont remplacé les diplomates en tant qu’interlocuteurs privilégiés des dirigeants africains et (principalement) des partis d’opposition », estime Naomi Chazan. Des spécialistes de la protection rapprochée de personnalités ont assuré des formations auprès des services de sécurité présidentiels ou ont été mis directement à leur disposition. Comme en Côte d’Ivoire, au Liberia, au Zaïre, au Togo, au Gabon… En juillet 1976, Israël s’est signalé par un coup d’éclat à l’aéroport d’Entebbe. L’opération Tonnerre a permis à Tsahal de libérer plus de deux cents otages détenus par le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Avigdor Lieberman participera d’ailleurs le 10 septembre, en Ouganda, à une cérémonie de commémoration en hommage aux victimes.

En 1978, les accords de Camp David ont marqué le début d’une légère embellie, mais il a fallu attendre 1982 pour que Mobutu Sese Seko, dans l’ex-Zaïre, annonce la restauration des relations diplomatiques, suivi par le Liberia (1983), la Côte d’Ivoire et le Cameroun (1986), le Togo (1987)… Quant à la dictature d’inspiration marxiste du colonel Mengistu, elle a reçu des armes et permis, en retour, le « rapatriement » des juifs d’Éthiopie, les Falashas.

Au début des années 1990 – après qu’Israël a explicitement condamné l’apartheid en 1987 et que les Nations unies ont annulé la résolution assimilant sionisme et racisme en 1991 –, d’autres pays africains comme le Kenya, la Guinée ou la République centrafricaine ont repris langue avec l’État hébreu. Sans que celui-ci se décide pour autant à adopter une stratégie claire et cohérente vis-à-vis de l’Afrique. « Il n’y a plus de doctrine comme à l’époque de Golda Meir, explique Frédéric Encel, maître de conférences à Sciences-Po2. Les personnels affectés à l’Afrique sont en nombre restreint et de qualité moindre. Le prisme africain, c’est fini. Depuis les accords d’Oslo, Israël a amorcé un repli diplomatique, économique et technique vers l’Occident – l’Europe, les États-Unis, les pays de l’ex-URSS. » 

Secteur privé en pointe

C’est donc le secteur privé israélien qui modèle les relations actuelles avec le continent (voir ci-dessous), entre importateurs de diamants, compagnies de sécurité plus ou moins liées au pouvoir et experts en tous genres. Même pour les ventes d’armes, l’Afrique n’est plus un marché porteur. « En 2005, l’Inde a acheté pour 900 millions de dollars de matériels militaires à très haute valeur ajoutée en Israël, poursuit Frédéric Encel. Aujourd’hui, sur les quelque 4 milliards de dollars que représentent les ventes d’armes, 1,5 milliard provient de l’Inde et de la Chine, le reste se distribuant entre le Caucase, l’Europe, la Turquie et les États-Unis. L’Afrique n’achète pas d’armement sophistiqué mais plutôt des services, beaucoup moins chers – les gardes du corps, par exemple. »

À l’heure où Israël remet officiellement le pied sur le continent, plus de quarante pays africains entretiennent des liens diplomatiques avec l’État hébreu. « Ces toutes dernières années, il y a manifestement un retour d’Israël en Afrique, affirme Encel. Il est trop tôt pour parler de doctrine, mais, à titre d’exemple, le Nigeria vend beaucoup de pétrole à l’État hébreu, reçoit de plus en plus d’ingénieurs israéliens et… n’a pas voté la résolution des Nations unies contre le mur de séparation en 2006. » Si Lieberman souhaite redonner du souffle aux relations politiques et économiques, il risque tout de même de se heurter à certaines réticences. Pour le président en exercice de l’Union africaine, Mouammar Kadhafi, « les ambassades d’Israël en Afrique sont des gangs qui cherchent des alliances avec des minorités pour perturber notre continent ».

 

1. Professeure émérite de sciences politiques et d'études africaines à l'université hébraïque de Jérusalem.

2. Auteur d'Atlas géopolitique d'Israël, éd. Autrement, 82 pages, 15 euros.

 

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