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DossierLe vrai Bouteflika

26/01/2009 à 17:06
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Le vrai Bouteflika Le vrai Bouteflika

Son destin se confond avec l’histoire de l’Algérie. Ministre flamboyant sous Boumédiène, tombé en disgrâce au temps de Chadli Bendjedid, chef de l’État depuis 1999, il brigue aujourd’hui un troisième mandat. Enquête sur l’homme le plus connu et... le plus mystérieux du pays.

« Aucun doute, ce redoutable manœuvrier fera en sorte que son destin coïncide avec celui de l’Algérie. » Nous sommes en 1979. Le président Houari Boumédiène est mort, et Abdelaziz Bouteflika écarté de la succession et du nouveau régime mis en place. Personne à l’époque ne parie 1 dinar sur l’avenir politique du plus proche collaborateur du défunt raïs, sauf cet ami qui peine à dissimuler son admiration pour l’ex-ministre des Affaires étrangères. Sa prédiction se révélera exacte. Trente ans plus tard, « Boutef », comme l’appellent ses compatriotes, s’apprête à briguer – et à obtenir – un troisième mandat à la tête de son pays. Il doit annoncer officiellement sa candidature début février.

Paradoxalement, l’homme le plus connu d’Algérie reste un mystère. Sa vie est parsemée de zones d’ombre ; sa personnalité, ses goûts, sa manière de diriger, ses relations ou ses opinions sont enveloppés d’un épais brouillard. Rares sont ceux à qui il accorde sa confiance, et donc se livre. Ses proches, à de rares exceptions, sont incapables de citer un défaut et refusent de s’aventurer sur le terrain de sa vie privée. Ses détracteurs, eux, font feu de tout bois sur le thème de « l’homme du passé ». Certains propagent de nauséabondes « confidences ». Les rumeurs les plus folles font florès. Sur son état de santé ou sur un pseudo-mariage secret avec la fille d’un ex-collaborateur. À bientôt 72 ans, « Si Abdelaziz » est le dernier survivant au pouvoir des tumultes de l’histoire algérienne. Lui qui a toujours refusé d’être « les trois quarts d’un président » l’est à 200 % depuis sa réélection, en 2004.

« Ce n’est pas tout à fait Boumédiène, mais c’est beaucoup plus que tous les autres chefs d’État algériens », explique un haut diplomate qui le connaît depuis la guerre d’indépendance et qui est l’un des rares avec qui Bouteflika parle en toute franchise. « Il a affirmé son ascendant sur l’armée, mais sait ne pas aller trop loin, poursuit-il. Il lui doit sa première élection, en avril 1999. La deuxième, en avril 2004, il l’a gagnée tout seul, contre certains généraux, dont Mohamed Lamari [chef d’état-major à l’époque, NDLR]. Il a vaincu, mais n’a pas souhaité humilier ses adversaires, alors que d’autres ne s’en seraient pas privés… Aujourd’hui, il est le patron, même s’il sait qu’il doit parfois composer. » Un patron qui, pour avoir participé à sa création, connaît parfaitement les rouages – et les tares – du système algérien. « L’Algérie est encore trop fragile, reconnaît notre interlocuteur. Les islamistes sont toujours en embuscade alors que la plupart des partis politiques sont des coquilles vides. L’armée a peur d’une explosion sociale. Si Bouteflika ne se présentait pas, elle pourrait être tentée d’imposer son candidat. Pas sûr cette fois que la population l’accepte… »

Retracer l’itinéraire exceptionnel de Bouteflika, c’est un peu parcourir l’histoire de son pays, avant et après l’indépendance. Une histoire mouvementée, parfois tragique, nourrie de moments de gloire et de crises, au cours de laquelle l’Algérie aura tout connu : d’un exceptionnel rayonnement international dans les années 1960 et 1970 à la descente aux enfers des années 1990. Bouteflika, lui, est un des acteurs majeurs du demi-siècle écoulé. D’Oujda à Alger, en passant par Paris, Genève ou les Émirats pendant sa traversée du désert, lui aussi a tout connu : une ascension fulgurante, puis la gloire, mais aussi l’humiliation et l’exil. Depuis son grand retour, en 1999, il préside aux destinées de l’Algérie. Dix années au pouvoir et peut-être quinze s’il est réélu en avril. Le septième président du pays deviendrait ainsi celui qui aura effectué le plus long « règne », devant Boumédiène (1965-1978) et Chadli Bendjedid (1979-1992). Une place de choix dans l’Histoire, mais aussi une lourde responsabilité.

 

Ascension fulgurante

Abdelaziz Bouteflika est né le 2 mars 1937 à Oujda, au Maroc. À l’époque, la ville abrite plus d’Algériens que de Marocains. Son père, Ahmed, est originaire de Tlemcen, qu’il quitte au milieu des années 1930 pour des raisons économiques. Il décédera en 1958. C’est sa mère, Mansouriah, qui élèvera seule Abdelaziz, l’aîné, et ses quatre frères et deux sœurs. Elle gère un hammam et se consacre à l’éducation de ses enfants. Une femme au caractère bien trempé, à qui le chef de l’État voue un respect et une affection sans bornes. Aujourd’hui encore, le cercle familial est soudé. Mustapha (médecin) et Saïd (conseiller spécial) travaillent aux côtés de leur frère de président. Abderrahim, lui, est secrétaire général du ministère de la Formation professionnelle. Le dernier, Abdelghani, est avocat au barreau de Paris. Des deux sœurs, c’est la plus grande qui veille sur Bouteflika. Elle habite dans l’appartement familial d’El-Biar, à Alger, et mitonne, souvent, les plats que le chef de l’État apprécie, comme le poulet.

Enfance sans histoire donc, adolescence studieuse, baccalauréat français et brevet d’arabe à 18 ans. « Il a toujours été plus mûr que nous, se souvient Hamid Temmar, ami d’enfance et actuel ministre de l’Industrie et de la Promotion des investissements. Ses yeux bleus lui viennent de son père, qui avait le même regard d’acier. C’était un intellectuel, le seul d’entre nous à avoir choisi philo… Je me rappelle qu’il n’avait que peu de goût pour le sport. Il se faisait dispenser de gym chaque fois qu’il le pouvait. Seul le foot l’intéressait. C’était un très bon arrière gauche. »

En 1956, il hésite. Université ? Vie active ? La guerre choisira pour lui : le Front de libération nationale (FLN) demande à tous les lycéens et étudiants de rejoindre le maquis. Celui qui animait, au lycée, la cellule de l’Istiqlal, le parti nationaliste marocain d’Allal El Fassi, répond à l’appel.

À 19 ans, il intègre les premières unités de l’Armée de libération nationale (ALN), la branche armée du FLN, de la wilaya 5 (Oranais), où il fait la connaissance d’un certain Mohamed Boukharrouba, plus connu sous son nom de guerre : Houari Boumédiène. Petit et fluet (il mesure 1,65 m), le jeune homme fait montre d’une grande aptitude au commandement et à l’organisation. Après plusieurs missions qui le mènent jusqu’à Gao, au Mali, celui qu’on nomme désormais Si Abdelkader el-Mali retrouve la wilaya 5. Il y côtoie ceux qu’on appelle le groupe d’Oujda : Cherif Belkacem, Ahmed Medeghri, Kaïd Ahmed et Boumédiène. Ce dernier lui confie des missions de plus en plus délicates. D’homme de confiance, il devient homme d’influence.

En 1961, son destin bascule grâce à une mission diplomatique. Une grave crise éclate au sein de la Révolution algérienne. Boumédiène, devenu chef d’état-major général, entre en conflit avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Il a besoin d’une légitimité politique et charge Bouteflika d’obtenir le soutien des « chefs historiques » (Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed), détenus au château d’Aulnoy, en France. Boumédiène pense que Boudiaf est l’homme de la situation. Bouteflika, lui, penche pour Ben Bella, qu’il estime plus « malléable », et convainc son mentor.

En 1962, l’Algérie accède enfin à l’indépendance. L’armée de Boumédiène installe Ben Bella au pouvoir, et Bouteflika délaisse ses galons de commandant pour faire ses débuts en politique. Il est nommé ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme. Quelques mois plus tard, à la surprise générale, Ben Bella lui confie le poste de chef de la diplomatie. À seulement 26 ans. Des dents grincent, certains anciens chefs maquisards ne dissimulent pas leur désapprobation. Ses débuts sont compliqués. Il doit faire taire les sarcasmes de ceux qui moquent son inexpérience et son jeune âge. « Il a commencé extrêmement jeune, nous explique ce même haut diplomate qui le suit depuis toujours. Il ne connaissait qu’Oujda et le Mali. Il a appris sur le tas, vite et bien. Au final, il a été un excellent ministre des Affaires étrangères, certainement le meilleur que l’Algérie ait connu. » Mais son parcours a failli s’interrompre brusquement. Le jeune ministre donne du fil à retordre à un Ben Bella qui a une conception autocratique du pouvoir. Bouteflika prend ses aises. Il fait tout pour saborder le rapprochement avec l’Égypte de Nasser et s’abstient le plus souvent de consulter le président pour les nominations d’ambassadeurs. C’en est trop pour Ben Bella, qui décide, le 18 juin 1965, de limoger son ministre. Mal lui en a pris : Boumédiène, déjà irrité par d’autres décisions de Ben Bella, décide de le renverser dès le lendemain.

C’est le début du « Redressement révolutionnaire » et de la période faste sur la scène internationale. Boutef devient la coqueluche de la diplomatie mondiale. Il s’habille chez les grands couturiers, ne dédaigne pas les mondanités, fréquente les révolutionnaires de la planète, promène sa frêle silhouette, ses yeux clairs et son large sourire un peu partout. Ses allures de play-boy, son goût pour les havanes et les femmes sont trompeurs. Il travaille d’arrache-pied, maîtrise ses dossiers et exige le même comportement de ses collaborateurs. « Il n’a pas changé, prévient Logbi Habba, secrétaire général de la présidence. Il ne supporte pas l’approximation. » Si le jeune Bouteflika détone dans cet univers lambrissé, il séduit rapidement ses premiers interlocuteurs. Ainsi du président sénégalais Léopold Sédar Senghor, pourtant peu suspect de sympathie pour l’orientation révolutionnaire de l’Algérie et qui avoua un jour qu’il aimait beaucoup discuter avec Bouteflika, « car c’est un plaisir de l’intelligence ».

Avec le roi du Maroc Hassan II, les relations sont empreintes d’un profond respect. Parmi les clés de la réussite de Boutef, la faculté de maintenir des relations avec l’adversaire. Ainsi fait-il parvenir un présent au souverain marocain chaque année pour son anniversaire, y compris en pleine crise du Sahara. Aujourd’hui, ils sont nombreux à penser que si le défunt monarque chérifien était encore de ce monde, les relations entre le Maroc et l’Algérie seraient considérablement apaisées. « Hassan II et son équipe connaissaient tous les responsables algériens. Les relations personnelles peuvent aider à surmonter les maladresses et les tensions, explique Abdelaziz Belkhadem, ancien Premier ministre et chef de la diplomatie. Ce n’est pas le cas avec Mohammed VI et son entourage. »

À son zénith diplomatique, l’Algérie se veut le héraut – avec l’Inde – du mouvement des non-alignés. Élu à l’unanimité président de la 29e session de l’Assemblée générale de l’ONU en 1974, Bouteflika obtient la mise au ban par la communauté internationale du régime de l’apartheid sud-africain et accueille comme un chef d’État Yasser Arafat, le président de l’OLP, qui prononcera un discours historique. Avant cet apogée médiatique, ses liens privilégiés avec Boumédiène l’imposent comme le numéro deux du régime. Il devient incontournable. Boumédiène l’ascète et Bouteflika le bon vivant : les deux hommes ne se ressemblent pas, mais se complètent. Le président tient à son ministre plus qu’à tout autre, même si ce dernier essuie quelques colères mémorables.

 

La traversée du désert

Alger, 30 décembre 1978. Les drapeaux sont en berne, la nation en deuil. L’Algérie pleure son président. Boumédiène s’est éteint trois jours plus tôt à l’hôpital Mustapha d’Alger. Bouteflika, le compagnon de toujours, est choisi pour prononcer l’oraison funèbre. Du monde entier, et du Tiers Monde en particulier, les messages de condoléances affluent, adressés au peuple algérien et… à Bouteflika. Aucun doute, ce dernier va succéder au raïs. Le pronostic, quasi unanime, se révélera faux. L’armée est hostile à sa candidature. Kasdi Merbah, l’inamovible patron des services de sécurité, est le premier à le trahir. C’est lui qui suggère au Conseil de la Révolution de nommer « l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé ». Un certain Chadli Bendjedid. Pour asseoir son pouvoir, ce dernier est convaincu de la nécessité d’entreprendre une « déboumédiénisation » totale. La chasse aux sorcières est lancée. Un dossier sur la mauvaise gestion des fonds secrets du ministère des Affaires étrangères est monté. Le procès n’aura jamais lieu, mais Bouteflika est exclu, en décembre 1981, du comité central du FLN. C’est le temps des règlements de comptes. Sa famille et lui sont contraints de quitter la résidence d’État qu’ils occupent à Poirson, sur les hauteurs de la capitale. L’exil commence, il durera six ans.

Paris, Genève, Abou Dhabi et d’autres pays du Golfe où il mène quelques missions de consultant. Son expérience et ses contacts sont précieux. Il lit beaucoup, approfondit ses connaissances sur le soufisme. Et fait tout de même quelques allers-retours discrets à Alger. La plupart des responsables l’évitent comme la peste. Seuls quelques-uns gardent le contact. Bouteflika vit très mal son éviction. Il reconnaît aujourd’hui que cette traversée du désert fut « longue et douloureuse ».

« Mais il a su faire le dos rond et attendre son heure, se souvient un de ses proches. Il a une notion très particulière du temps. Il voit toujours le long terme. »

Il fait son retour à Alger en 1987. Les émeutes d’octobre 1988 et la révolte d’une jeunesse qui exprime son aversion contre le pouvoir déstabilisent le régime Chadli. L’Histoire s’emballe : la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives de décembre 1991 provoque l’interruption du processus électoral. Chadli est démis de ses fonctions en janvier 1992 et une direction collégiale placée sous la présidence de Mohamed Boudiaf. On lui propose d’occuper le poste de ministre conseiller du Haut Conseil d’État, puis celui de représentant permanent de l’Algérie à l’ONU. Refus poli. Réaction identique quand, en 1994, des émissaires de l’armée lui offrent la présidence. Estimant que les conditions ne sont pas réunies et qu’il n’aura pas les mains libres, il décline la proposition. Patience…

 

Come-back

Tout change avec l’annonce du départ anticipé du président Liamine Zéroual. Vingt ans après son éviction, Bouteflika se présente en candidat indépendant à l’élection d’avril 1999. Il parvient à accréditer l’idée qu’il dispose du soutien de l’armée, sans jamais le solliciter ni, a fortiori, le négocier. Il incarne l’âge d’or de l’Algérie. En s’abstenant de critiquer ceux qui l’avaient écarté d’un pouvoir qui semblait à portée de main, Bouteflika fait d’une pierre deux coups : il rassure ceux qui craignaient sa vengeance et impose l’image du rassembleur dont l’Algérie avait tant besoin.

Alger, 27 avril 1999. Bouteflika et Zéroual gravissent les marches de la tribune officielle qui domine la salle du Palais des nations, où sont installés de nombreux invités. Après un scrutin marqué par le retrait de tous les autres candidats et fort de 75 % des suffrages, Boutef prête serment et devient le septième président de l’Algérie indépendante. La boucle est bouclée, mais le plus dur commence. Le nouveau président hérite d’un pays exsangue : plus de 150 000 morts, des pertes économiques évaluées à 20 milliards de dollars, une fuite des « cerveaux » de la nation. Toutes les composantes de la société algérienne sont touchées. Attentats à l’explosif, faux barrages, guet-apens. Hommes armés qui tuent, égorgent, brûlent, violent. L’horreur à tous les coins de rue, en ville, dans les campagnes. « Je saurai mettre fin à la fitna [discorde] », promet Bouteflika.

Première étape, en septembre 1999 : la Concorde civile, approuvée par référendum. Les insurgés qui déposent les armes et renoncent définitivement à la violence sont amnistiés. Les maquis se vident, 6 000 hommes se rendent. Deuxième étape, en 2006, avec la Charte nationale pour la paix et la réconciliation, proposée aux irréductibles. La dernière chance. Quelque 2 000 terroristes en profitent et sont réintégrés au sein de la société. Toujours le même credo : la réconciliation nationale, aussi imparfaite soit-elle, représente l’unique solution. L’Algérie doit tourner la page, coûte que coûte. Certains sont prêts à le faire. Les autres devront se résoudre à un deuil à jamais inachevé. Les critiques fusent. Chez les « éradicateurs », qui ne souhaitent pas voir les terroristes islamistes s’en sortir à si bon compte. Mais aussi chez certains démocrates. « Cette charte, élaborée par un régime militaire et policier, vise à transférer la souveraineté du peuple algérien au président Bouteflika », tempête Hocine Aït Ahmed, le leader du Front des forces socialistes (FFS).

Aujourd’hui, le terrorisme frappe encore. Plus sporadiquement et, surtout, différemment. La République n’est plus menacée. Les GIA et le GSPC ont fait long feu. Le nouveau visage du terrorisme s’appelle Abdelmalek Droukdel, le chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le mal n’est plus seulement algéro-algérien, il est devenu international. Les terroristes mènent des actions d’éclat contre les symboles du pouvoir, les forces de sécurité ou le Palais du gouvernement. Le mode opératoire a changé : place aux attentats kamikazes. Bouteflika lui-même est visé, le 6 septembre 2007, lors d’une visite à Batna, dans les Aurès. Le kamikaze, caché dans la foule, peine à masquer sa nervosité. Il est repéré et se fait exploser quelques minutes avant le passage du chef de l’État. Quelques heures après l’attentat, bouleversé, Bouteflika n’en démord pas : « Nous allons continuer notre politique de réconciliation nationale. Il n’y a pas d’autre choix. » Depuis, sa sécurité rapprochée a été renforcée. Le président préférant habiter dans son appartement d’El-Biar et non à la présidence, les hommes de la sécurité présidentielle – rattachée au Département du renseignement et de la sécurité (DRS) du général Mohamed Médiène, alias Tewfik – doivent avoir du pain sur la planche…

Deux autres épisodes ont profondément marqué Bouteflika et ont peut-être influé sur sa manière de diriger le pays. Le premier, c’est la « trahison » d’Ali Benflis, son plus proche collaborateur depuis son élection en 1999. La plus grande déception du président. Directeur de campagne du candidat Bouteflika, secrétaire général de la présidence, il devenait, aux yeux de tous, l’homme de confiance et l’héritier putatif. Après la démission d’Ahmed Benbitour, en août 2000, il est nommé Premier ministre. Et se voit offrir un autre cadeau : la direction du FLN. Benflis croit pouvoir se passer de son mentor et se met en tête de lui succéder avant l’heure. Poussé en coulisses par quelques « décideurs » militaires, dont le très influent Mohamed Lamari, il se présente contre Bouteflika en 2004. On connaît la suite : 7,5 % des voix et un avenir politique des plus bouchés. Même si, en Algérie, l’Histoire repasse souvent les plats… « Le président en a beaucoup souffert. Il le préparait pour sa succession », se souvient l’ancien Premier ministre Abdelaziz Belkhadem (2006-2008). « Il avait une confiance incroyable en lui, complète Djamel Ould Abbès, ministre de la Solidarité nationale. Nous étions plusieurs à le prévenir des réelles intentions de Benflis, mais il ne nous a pas écoutés tout de suite. Il ne voulait pas y croire… » Pourront-ils un jour se retrouver ? « Aucune chance. Pour le président, quand c’est fini, c’est fini », tranche Belkhadem. Car l’homme peut se montrer extrêmement rancunier. Il aurait ainsi écarté certaines personnalités du sérail, coupables de s’être mal comportées avec lui quand il n’était plus au cœur du pouvoir. Et ceux qui ont soutenu Benflis en 2004 paient encore aujourd’hui leur infidélité.

L’autre tournant dans la vie du chef de l’État, c’est la maladie qui a failli l’emporter fin 2005. En novembre, il est victime d’un ulcère hémorragique de l’estomac. Malgré des symptômes inquiétants (douleurs à l’abdomen, vomissements avec présence de sang), Bouteflika rechigne à être hospitalisé. Son frère et médecin Mustapha le persuade in extremis. Après des premiers soins prodigués à l’hôpital d’Aïn-Naâdja d’Alger, il sera évacué vers le Val-de-Grâce (Paris) le 26 novembre et opéré avec succès. Durant cette période, les informations sont très rares. C’est le temps des rumeurs les plus folles. La plupart des médias français se montrent alarmistes, la presse algérienne leur emboîte le pas. Une grande radio publique de l’Hexagone se prépare même à annoncer sa mort. Boutef sort finalement de l’hôpital le 17 décembre et rentre en Algérie le 31 décembre, juste à temps pour signer la loi de finances 2006. Depuis, les rumeurs persistent. Ses détracteurs et ses adversaires politiques utilisent cette faille. Selon eux, Bouteflika n’est plus en état de diriger le pays. « Il suffit d’écouter ses interventions publiques, raconte un membre du Rassemblement pour la culture et la démocratie [RCD, opposition]. Il peine à s’exprimer, sa voix est quasi inaudible, il reste le plus souvent immobile. »

Une aubaine pour les candidats à la succession ? « Bouteflika a failli mourir, il l’a reconnu lui-même. Mais le reste, c’est franchement n’importe quoi. On a tant de fois fait croire qu’il était mourant. Il est encore là, que je sache… », explique un de ses amis, qui le voit régulièrement en tête à tête. Et de poursuivre : « Sa maladie et sa longue convalescence l’ont affecté. Il a mis du temps avant de retrouver un certain tonus. D’où des atermoiements sur la révision de la Constitution et un éventuel troisième mandat. Il a vraiment hésité. » « C’est vrai qu’à la suite de sa maladie, note Belkhadem, il s’est beaucoup interrogé. Son rythme n’est plus le même, et c’est normal. Mais cela ne l’empêche pas de présider des Conseils des ministres qui durent parfois dix heures. En ce qui concerne la révision de la Constitution, ce n’est un secret pour personne que je souhaitais qu’elle aille plus vite. Une révision en début de mandat n’a pas la même portée qu’à la fin. Peut-être la maladie a-t-elle ralenti sa prise de décision ou l’a-t-elle incité à réfléchir plus longtemps. Je crois que cela a pesé dans sa manière de diriger. Il est beaucoup plus exigeant sur les délais, par exemple. » Conclusion de l’intéressé lui-même : « Tout le monde sait que j’ai été malade et que j’ai dû suivre une convalescence très sérieuse. Mais maintenant, j’ai repris mes activités normales et je ne pense pas que mon état de santé doive encore susciter des commentaires et des supputations plus ou moins fantaisistes. » Le moindre de ses faits et gestes n’en sera pas moins scruté avec attention. Surtout au cours de la campagne présidentielle à venir : sa capacité à tenir le rythme éreintant des visites sur le terrain ou ses interventions lors de meetings aux quatre coins du pays seront, à n’en pas douter, largement commentées.

 

À l’heure du bilan

D’un mandat à l’autre, Bouteflika a considérablement évolué. Si, au cours du premier (1999-2004), il était surtout question de ramener la paix et de redorer l’image du pays sur la scène internationale, le chef de l’État était loin d’avoir les mains libres. Avec l’armée, il a petit à petit inversé le rapport des forces. Arrivé au pouvoir sur la pointe des pieds, frustré par les conditions de son élection, Boutef s’est employé à asseoir son emprise, à placer ses hommes. L’armée a été mise au pas. Progressivement et sans heurts. Ces bouleversements se sont accélérés avec la démission, en août 2004, du général de corps d’armée Mohamed Lamari de son poste de chef d’état-major. Il était l’officier le plus gradé de l’histoire du pays… Les départs ont concerné en premier lieu les officiers supérieurs dits « janviéristes » : ceux qui, en janvier 1992, participèrent à l’interruption du processus électoral. À commencer par Larbi Belkheir, ancien directeur de cabinet de Bouteflika, nommé ambassadeur à Rabat en août 2005. Il a sans nul doute été la figure de proue de cet aréopage de « décideurs ». Voire, comme le prétendent certains, la courroie de transmission entre la présidence et les militaires. Mohamed Touati et Brahim Fodil Chérif (décédé depuis) ont été mis à la retraite. Seuls restent en place les généraux Gaïd Salah (77 ans), chef d’état-major, et Mohamed Médiène (67 ans), alias Tewfik, patron du tout-puissant DRS depuis vingt ans. « Il a simplement normalisé la situation », conclut Djamel Ould Abbès.

Sur le plan diplomatique, évidemment, son investissement est total. Il cultive ses relations avec les grandes puissances (France, États-Unis, Europe, Russie, mais aussi Chine, Brésil et Inde) comme avec l’Afrique. « Il a beaucoup travaillé avec Obasanjo, Wade, Mbeki, Moubarak, Kaddafi, Zenawi ou Ben Ali, explique Belkhadem. Il les connaît tous depuis longtemps, certains avant qu’ils deviennent présidents. » Avec la France, les relations ressemblent aux montagnes russes. Du traité d’amitié envisagé sous Chirac, on est passé aux polémiques sur la colonisation. « Le président veut tourner cette page douloureuse, mais, pour lui, c’est aux Français de le faire. La repentance n’est pas pour nous, mais pour tous les Algériens qui sont morts. Y compris ceux qui ont donné leur vie pour la France », analyse Mourad Medelci, son ministre des Affaires étrangères. « Les circonstances et les prédispositions des uns et des autres étaient plus favorables sous Chirac, précise Belkhadem. Le chef de l’État apprécie Nicolas Sarkozy. Il l’a connu député, puis ministre. Mais ce dernier considère que, n’ayant pas participé à cette période de l’Histoire, il n’a pas à s’excuser. Cette vision n’aide pas à aller de l’avant. »

Dix ans après son accession au pouvoir, Bouteflika a tenu une bonne partie de ses engagements électoraux. La réconciliation nationale a ramené la paix, même si elle n’a pas mis fin au terrorisme. Le retour de l’Algérie sur la scène internationale est une évidence. La réforme de l’État promise par le candidat Bouteflika ? Peut (largement) mieux faire. Idem pour la relance et les réformes économiques. L’Algérie est encore trop dépendante de son pétrole, son industrie agonise. Les grands chantiers d’infrastructures, le triplement du PIB par habitant (4 900 dollars en 2009, contre 1 600 en 1999), la construction d’un million de logements, la baisse du taux de chômage constituent de vrais motifs de satisfaction pour un État qui a investi 150 milliards de dollars dans un pays où le malaise social demeure latent. Les jacqueries se multiplient, les jeunes expriment leur frustration dans les stades de foot ou dans la rue quand ils ne rêvent pas d’exil de l’autre côté de la Méditerranée. « La population attendait plus de changements. Certes, beaucoup de choses ont été faites. Mais les problèmes d’emploi, de logement, d’accès à l’eau, de corruption, entre autres, sont toujours posés. Même si c’est avec moins d’acuité », analyse un professeur d’université.

À l’heure du bilan se pose également la question de la révision de la Constitution. En faisant sauter le verrou de la limitation du nombre de mandats, Bouteflika a prêté le flanc à la critique. « On fait le serment, la main sur le Coran, de respecter la Constitution, et après, on fait autre chose. Je ne suis pas de ceux-là », a déclaré l’ancien président Chadli. Autre ex-chef d’État à sortir de sa réserve, Liamine Zéroual : « Je me suis retiré du pouvoir pour assurer une réelle alternance et pour consacrer la démocratie. Je constate que, dix ans après, ça ne s’est toujours pas réalisé… » D’autres ne cachent pas leur franche opposition à Bouteflika. Ainsi de Cherif Belkacem, pourtant un compagnon des premières années de la Révolution, qui a même un jour appelé au putsch. Ou du général à la retraite Rachid Benyellès, figure de proue du front anti-Boutef et auteur d’un pamphlet intitulé Non à la présidence à vie ! dans lequel il fustige les « institutions marginalisées », une « non-gouvernance » ou le « recul des libertés publiques ». Réponse d’un membre du gouvernement : « Tant que ces gens sont dans le sérail, tout va bien. Par contre, dès qu’on leur retire le biberon… Au lieu de sortir de leur retraite tous les cinq ans à l’approche de chaque présidentielle, qu’ils s’impliquent pour proposer des alternatives appropriées, une vision ! » Ambiance…

Abdelaziz Bouteflika a donné raison à son ami : son destin coïncide bel et bien avec celui de son pays, probablement pour cinq ans de plus. Aujourd’hui, il assume seul, ou presque, l’exercice du pouvoir. Comme il assumera seul la responsabilité d’un éventuel échec. Jusqu’à présent, Abdelaziz Bouteflika s’est appuyé sur le système qui gouverne le pays depuis 1962 pour le faire évoluer, le moderniser. Mais nombre d’Algériens attendent de lui qu’il signe tout simplement l’acte de décès de ce système. Son plus grand défi ? Peut-être faire en sorte que l’Algérie n’ait plus besoin d’hommes providentiels et s’appuie plutôt sur ses institutions. Pour le dernier représentant au pouvoir d’une époque révolue, l’Histoire continue…

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