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DossierLes années Lansana Conté

23/12/2008 à 16:40
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Le pont de Nzérékoré Le pont de Nzérékoré

La photo ci-contre, prise peu avant l’indépendance, est symbolique. Un Sékou Touré encore jeune, chapeau mou et costume croisé, sourire charmeur et allure svelte, franchit le pont de lianes de Nzérékoré, en Guinée forestière. À l’époque où tous les rêves étaient permis, l’impression qui s’en dégage est celle de l’Histoire en marche, animée d’une force joyeuse.
Quel destin attend la Guinée sur l’autre rive ? Un demi-siècle plus tard, la réponse oscille entre espoir et désespoir. Un immense gâchis, à la mesure de ressources tout aussi impressionnantes.
Ce pays en réalité ne s’est jamais remis des vingt-six années du règne absolu d’Ahmed Sékou Touré. Tout ou presque procède de là. L’isolement total dans lequel la France gaullienne l’avait plongé permit au héros nationaliste de se muer en dictateur absolu, en chef de réseau à la tête d’un clan familial s’arrogeant l’intégralité des ressources de l’État. De plus en plus délirante, la logorrhée révolutionnaire lui servit à s’émanciper de toute velléité de contrôle et à jeter dans la mêlée une bande vorace et impitoyable de demi-frères, demi-sœurs, cousins, neveux et épouse. De complot en complot, toute opposition au premier cercle du pouvoir disparut progressivement et la vie politique guinéenne se limita bientôt à une lutte à mort, savamment régulée par le chef de l’État et qui se déroulait jusque dans l’enceinte du camp Boiro par l’obtention d’aveux destinés à éliminer tel ou tel concurrent.

Dans un contexte de stagnation économique et de pénuries généralisées, Sékou Touré poussait très loin la surveillance personnelle de ce qui tenait lieu d’élite. Il connaissait chaque cas d’enrichissement, décidait lui-même de la répartition des revenus et des devises de la Banque centrale. La réponse des Guinéens à ce mélange d’incurie et d’arbitraire fut ce que l’on sait : la désertion. Désertion des institutions, ramenant l’État et son administration à une simple machine répressive. Et désertion de l’espace : la quasi-totalité des professionnels que comptait le pays choisit l’exil, réduisant à néant les capacités productives et inventives de la Guinée.
Comment renaître avec un tel héritage ? À la mort de Sékou, en 1984, l’incapacité de ses héritiers à s’entendre ouvrit la voie à une intervention de l’armée peu après les funérailles. La saga des Touré, des Keita et de leurs affidés s’acheva quelques mois plus tard par leur massacre en prison.
Fin du monopole mafieux. Place à la libéralisation du pillage. Quelle que soit sa bonne volonté initiale, le président Lansana Conté dut rapidement se résoudre à entériner la volonté de tous les groupes autrefois brimés d’accéder au partage des richesses et des postes.
Ce qui aurait pu être une saine compétition et une juste redistribution de la part d’un État enfin impartial dégénéra en surenchère explosive. Entre fonctionnaires et privés, entre civils et militaires, entre habitants de Conakry et des régions, entre Guinéens de l’intérieur et de l’extérieur et bien évidemment entre les différents groupes ethniques, les clivages s’aggravèrent. Trafics et jeux d’influence se poursuivirent sur fond de démocratisation et en dépit de l’apparition d’une presse critique et d’une société civile dynamique – deux acquis importants sur lesquels il est aujourd’hui devenu impossible de revenir, même si ces contre-pouvoirs, à l’instar des syndicats, peinent à trouver une expression politique.

Pays singulier, peu perméable aux pressions extérieures, dirigé pendant vingt-quatre ans et jusqu’à sa mort le 22 décembre 2008 par un général-paysan à la mentalité autarcique et qui a toujours su jouer avec une intelligence roublarde du peu d’estime dans lequel le tenaient ses adversaires, la Guinée est-elle condamnée à n’être riche que de ses potentialités ? La violence quotidienne en moins, beaucoup des tares congénitales du défunt régime Sékou Touré continuent d’imprégner les mentalités et de polluer le présent guinéen de leur arrière-faix. L’armée a succédé au parti-État, aucun leader de l’opposition ne suscite d’adhésion transversale susceptible de transcender les clivages ethniques ou régionaux, et Lansana Conté continua jusqu’au bout de détenir seul ou presque les clés du coffre.
Régulièrement pourtant, tel ou tel Premier ministre tenta de secouer le cocotier du pouvoir, avec la bénédiction initiale d’un président que l’on savait malade, mais qui, bien vite et avec un malin plaisir, déjouait les pronostics en poussant l’imprudent vers la sortie. Tant que n’était pas résolue l’hypothèque de la succession de Lansana Conté, les calculs empoisonnés et les manœuvres politiciennes continuaient de paralyser toute perspective de développement. Qu’en sera-t-il demain, alors que le scénario redouté par la plupart des observateurs d’une nouvelle intervention « régulatrice » de l’armée augure mal d’une transition républicaine et démocratique ?
Pourtant, si la Guinée est une princesse endormie que le baiser d’un libérateur devenu dictateur a plongée, il y a cinquante ans, dans un sommeil prolongé, ce coma est fort heureusement réversible. Ce grand peuple ne manque en effet ni de cadres, ni de bras, ni de bonnes volontés pour mettre en valeur son remarquable patrimoine. Le temps est proche donc où, sans pour autant passer de la servitude à l’illusion, les Guinéens retraverseront enfin le pont de Nzérékoré.

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