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Exclusif : la note oubliée sur l'attentat de Karachi

25/06/2009 à 13h:07 Par Paul Maniglier
Fac-similé de la note de la DCN Fac-similé de la note de la DCN © DR

En exclusivité, Jeune Afrique publie le verbatim intégral de la note de la Direction des constructions navales  (DCN) qui attribue à  la branche « afghane » des services secrets pakistanais  l'attentat de Karachi commis le le 8 mai 2002. Attribuée dans un premier temps à Al Quaïda, cette action, qui a coûté la vie à 11 ingénieurs français, aurait été perpétrée pour punir la France d'avoir suspendu le versement de commissions à des intermédiaires, en marge d'un marché d'armement portant sur trois sous-marins. Le document de la DCN affirme que les commissions versées en marge du contrat d'armement bénéficiaient à des militaires pakistanais mais devaient également revenir en France pour financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur.

Rappel des faits: le 8 mai 2002, le traumatisme du 11 septembre est dans tous les esprits quand 11 ingénieurs français sont tués dans un attentat à la voiture kamikaze à Karachi au Pakistan. Devant l'hôtel Sheraton, la voiture bourrée d'explosifs s'est encastrée dans l'autocar de la Marine pakistanaise qui transportait les ingénieurs français.  Les victimes travaillaient pour le compte de la Direction des constructions navales (DCN) dans le cadre de la livraison par la France de trois sous-marins Agosta, un contrat de  850 millions d'euros signé en septembre 1994 entre le gouvernement pakistanais et celui d'Edouard Balladur, candidat à la présidentielle de 1995. L'attentat est alors attribué à Al Qaïda.

Rétrocommissions

 « Nous avons la certitude que l'Etat français nous cache quelque chose » estime Magali Drouet, dont le père a été tué dans l'attentat, « cela fait sept ans qu'on nous bassine avec la piste Al Qaïda. Aujourd'hui nous voulons que les personnalités citées dans le dossier soient entendues ». Les « personnalités » en question sont notamment Edouard Balladur, Jacques Chirac, Renaud Donnedieu de Vabres et Charles Millon. Ce dernier a confirmé, qu'à la demande du président Chirac, élu en 1995, il avait « stoppé le versement de commissions pouvant donner lieu à des rétrocommissions » vers la France. Or il se trouve que c'est précisément l'arrêt par Paris du versement de ces commissions, évaluées à plus de 100 millions d'euros, qui serait  le mobile de l'attentat  selon un document rédigé en 2002 par un ex-agent de la DST, Claude Thévenet, et baptisé « Nautilus ». Selon ce document, la branche « afghane » des services secrets pakistanais aurait commandité l'attentat pour sanctionner la France de la suspension du versement des commissions.  


« Nautilus » affirme que les commissions versées en marge du contrat d'armement bénéficiaient à des intermédiaires militaires pakistanais mais devaient également revenir en France pour financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur.
« C'est une piste cruellement logique » ont déclaré les juges Jannier et Trividic aux familles des victimes qu'ils ont rencontré début juin à Cherbourg. Porte-parole de campagne et ministre du Budget d'Edouard Balladur en 1994, le président Nicolas Sarkozy a quant à lui qualifié de « fable ridicule et grotesque » la piste d'un règlement de comptes franco-pakistanais.

Un complément d'enquête

Selon les dernières informations recueillies par JA, les juges antiterroristes parisiens Yves Jannier et Marc Trividic devraient, à la demande des familles des victimes, demander au parquet de Paris un réquisitoire supplétif pour élargir le spectre de leurs investigations de ce qu'il est désormais légitime d'appeler une affaire d'Etat.


En exclusivité, JA vous propose de découvrir le verbatim de « Nautilus », le document qui a fait basculer l'enquête du « Karachigate ».

 

 

 


Nautilus


Après de nombreux contacts, tant en Europe qu'au Pakistan, nous parvenons à la conclusion que l'attentat de Karachi du 8 mai 2002 a été réalisé grâce à des complicités au sein de l'armée et au sein des bureaux de soutien aux guérillas islamistes de l'ISI (1).
Les personnalités militaires ayant instrumentalisé le groupe islamiste qui a mené à bien l'action poursuivaient un but financier. Il s'agissait d'obtenir le versement de commissions non honorées, et promises par le réseau El Assir lors de la signature du contrat de septembre 1994.
L'annulation de ces commissions avait été décrétée en 1995, à la suite de l'alternance politique en France, et visait à assécher les réseaux de financement occultes de l'Association pour la Réforme d'Édouard Balladur. Le financement singulier de l'acquisition de ces sous¬-marins par le Pakistan, grâce à un portage ordonné par la famille royale saoudienne, a longtemps laissé supposer un arrangement amiable sur le non-paiement de ces commissions. Les liens entre le président Français et les dirigeants saoudiens le permettaient théoriquement.
Cependant, la décision du 12 janvier 2002 du président Pervez Musharraf de stopper le financement des guérillas islamistes au Pakistan a rompu cet équilibre, localement, conduisant plusieurs chefs militaires à choisir un mode d'opposition fondée sur la violence

1. Intermédiaires opérationnels dans le contrat tour la vente de 3 Agosta 90B à l'état pakistanais.

(1).  Inter Services Inteligence, services spéciaux pakistanais.

Pour la DCN, la phase amont du contrat (été 1993) a été assurée par la SOFMA, la SOFRESA et la SOFREMI. Lors des premières approches, elles ont été épaulées par l'Office général de l'Air qui venait alors de finaliser un contrat pour le compte de Dassault. Plusieurs chefs militaires pakistanais ont été reçus à Paris et à Cherbourg. Ils étaient accompagnés par Hermine de Clermont Tonnerre, qui prenait en charge leur confort sur le territoire français.

DCN International, créée pour la circonstance, a pris le relais quelques mois plus tard, par l'entremise notamment d'Edwige Avice. Ces démarches ont progressivement permis à la DCN de convaincre le chef d'état-major de la marine pakistanaise, Mansurul Haq, lequel a demandé le versement d'une commission pour ce contrat, organisé par le biais d'une banque Suisse.
Au sein du management de la DCN, Emmanuel Aris a supervisé l'essentiel des opérations qui ont conduit à la signature du contrat le 21 septembre 1994. La gestion des éléments financiers a été confiée à la société bancaire Financière de Brienne.

1.2. L'intervention de l'Arabie Saoudite, qui a subventionné l'essentiel du contrat, explique la présence, à divers stades des négociations, de l'intermédiaire Cheikh Ali Bin Mussahalam, ancien grand chambellan du roi Fahd.

1.3. Pour Thomson CSF, les négociations ont débuté au début de l'année 1994 et portaient sur la vente du matériel électronique embarqué à bord des sous-marins. Sur les conseils de Samir Traboulsi et de Ziad Takie Eddin (actuellement actionnaire de Gemplus, connu pour son rôle dans l'affaire Isola 2000, et ami de Francine Gomez), la présidence du groupe a choisi l'homme d'affaires libanais Abdul Rahman EI-Assir (gendre d'Aman Kashogi) pour mener à bien les négociations sur ce volet du contrat. Aux yeux de l'industriel, El-Assir possédait alors deux avantages. C'était un ami d'Azi Ali Zardari le mari du Premier Ministre Benazir Bhutto, lequel incarnait la clé des contrats de la puissance publique au Pakistan.
Par ailleurs, El-Assir intervenait déjà dans le contrat Sawari 2 avec l’Arabie Saoudite et avait préparé une partie du système de financement de la campagne balladurienne, garantissant au projet pakistanais un soutien du gouvernement de l'époque. Il avait pour adjoint un homme d'affaires égyptien, Ali Hagag.

1.4. Pour Aérospatiale, il semble que sa direction commerciale a joué un rôle moins actif. La vente de missiles SM 39, dans le cadre de la cession des sous-marins Agosta, intervenait à la suite de plusieurs contrats sur place - en particulier pour des hélicoptères. Il s'avère - en l'état actuel des données - qu'à l'époque l'industriel n'a pas développé de réseaux spécifiques pour cette opération.

2. Les systèmes de rétribution occultes mis en œuvre et leurs évolutions

2.1. Au Pakistan, Abdul Rahman El Assir a planifié l'enrichissement du clan Bhutto, au terme d’un accord entre les époux. Abdul Rahman El Assir a acheté à son tour l'aval du chef d'état major de la marine, Mansurul Haq, comme l'ont montré les récentes investigations lancées contre lui à Islamabad (interpellé en 1997 aux Etats-Unis puis extradé vers le Pakistan). Cependant, il ne s'agissait pas d'un simple acte d'enrichissement personnel. Le général Haq se servait de ce type de contrat d'armement pour dégager des crédits afin de financer les guérillas islamistes du Cachemire et de la Zone Tribale, comme l'ont fait la plupart des officiers supérieurs intervenant sur les achats de matériels (ces informations nous ont été confirmées par plusieurs enquêteurs des Nations Unis travaillant au Pakistan et en Afghanistan). Le général Haq a, en particulier, utilisé ce contrat pour libérer des fonds pour le bureau des affaires afghanes de l'ISI que dirigeait le général Aziz Kahn. Ce bureau a été en particulier à l'origine du recrutement à Londres, par le poste de l'ambassade, du chef islamiste Cheikh Omar Saeed (information confirmée par un cadre du Foreign Office qui cite un rapport du MI 6). Ce leader religieux est considéré comme un défenseur de la cause islamiste à la solde des militaires et de l'ISI, trahi par la décision de Pervez Musharraf du 12 janvier 2002 qui stoppe le financement et l'appui des mouvements radicaux. L'attentat de Karachi a été perpétré deux jours avant l'ouverture du procès d'Omar Saeed.

2.1. En France, le réseau EI-Assir a eu pour principale fonction d'assurer le financement de la campagne d'Edouard Balladur (c'est Renaud Donnedieu de Vabres qui a présenté Abdul Raham El-Assir à Emmanuel Aris). Après l'échec de sa candidature, au printemps 1995, ce financement devait être transféré à l'Association pour la réforme, située 40 rue Pierre Charron  à Paris, destinée à poursuivre le mouvement initié par les balladuriens. Les valises d'argent étaient déposées à la boutique Arij, située au rez-de-chaussée du 40 rue Pierre Charron, avant de monter dans les étages (boutique tenue par la veuve de Georges Chalouhi, marchant d'armes libanais).

2.3. En septembre 1995, le président de la République a ordonné de cesser toute rémunération du réseau EI-Assir. Charles Millon, ministre de la Défense, conserve trace d'une visite de l'homme d'affaires proche de l'Elysée, Patrick Maugein(2), venu pour régler la succession du réseau El-Assir (Patrick Maugein, cf. affaire de la BRGM. Famille Maugein : l'un des leaders sur le marché des accordéons basé à Tulle; important contributeur des campagnes politiques en Corrèze dans les années 70 et 80).

(2)  Cf. nos notes des 17 et 28 octobre 1999 (ci-jointes)

La prise en main par Patrick Maugein a été effective courant 1996, et a abouti à cesser les versements aux balladuriens et aux islamistes de l'ISI. Ce revirement a eu pour conséquence, à plusieurs reprises, l'envoi de messages menaçants à des fonctionnaires français, et émanant de ressortissants libanais.

3. Eléments d'analyse sur l'attentat du 8 mai 2002

Cet attentat suit plusieurs avertissements adressés localement au personnel diplomatique en charge de l'armement. Il s'agit notamment d'une bombe placée sous le véhicule de l'épouse d'un fonctionnaire, au mois de février 2002, sans que le détonateur ait été préalablement actionné.

L'enlèvement de Daniel Pearle, compte tenu de ses liens familiaux (sa femme est française et travaille pour RFI) et au regard des premiers textes de revendications (il est demandé aux occidentaux d'honorer leurs engagements sur des marchés d'armements, un texte cite le contrat des F l6 gelé par le département d'Etat) aurait pu également constituer un autre avertissement (recherche en cours).

L'attentat lui-même se distingue des autres actions - plus artisanales - entreprises contre des ressortissants occidentaux, notamment dans des lieux de culte. En effet, la déflagration du bus conduisant les agents de la DCN est le résultat d'une planification militaire. Nous avons pu confirmer, par des sources judiciaires et diplomatiques locales, que les dégâts occasionnés résultent du placement d'une mine magnétique sur le bus, à l'endroit précis où la camionnette contenant des explosifs s'est collée au bus. Ce modus operandi plaide pour une participation des correspondants du bureau Afghan de l'ISI. Ce dernier, lâché par le pouvoir politique depuis janvier 2002, recherche ses propres modes de financement et a entrepris de reprendre les « dossiers impayés ».
Pour exécuter l'action, il a pu sans difficulté manipuler des partisans d'Omar Saeed, au moment où s'ouvrait son procès.







La réaction de Nicolas Sarkozy, lors du sommet européen le 19 juin 2009:

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