Extension Factory Builder
13/07/2013 à 11:00
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

La barbe et la plume Si vous lisez l'arabe, je vous conseille un petit bijou de livre intitulé L'art est illicite. Son auteur, Ayman al-Hakim, y retrace la chronique de la « guerre » qui oppose depuis plus de un siècle les salafistes aux artistes. En 1926 déjà, l'acteur égyptien Youssef Wahbi s'est vu contraint par Al-Azhar, une institution aux rôles multiples (elle est mosquée, université et instance de fatwa), de décliner l'offre d'une société de cinéma européenne qui lui proposait le rôle du Prophète. Quelques années plus tard, ce fut au tour de l'Étoile de l'Orient, Oum Kalsoum, d'être la cible d'un certain cheikh Al-Joundi, qui jugea toutes ses chansons illicites au regard du droit musulman. Ce théologien obtus récidiva contre sa compatriote Chadia en dénonçant les paroles d'une de ses compositions : « La Lune a disparu, mon aimé, il faut que tu me raccompagnes. » « Mais où donc peut se trouver une femme à cette heure tardive de la nuit ? » allégua-t-il. En 1989, le grand Abdelwaheb, déjà suspecté de vouloir mettre en musique le Coran, est poursuivi pour l'un de ses tubes qui commence par cette phrase : « Nous venons dans ce bas monde sans savoir pourquoi ni vers où nous allons. » Athéisme, mon gars !

En 1996, c'est le chanteur libanais Marcel Khalife qui a maille à partir avec les tribunaux de son pays pour avoir chanté un poème du Palestinien Mahmoud Darwich se mettant dans la peau du prophète Joseph. La chanteuse tunisienne Dhikra Mohamed, morte assassinée au Caire en 2003, fut l'objet d'une fatwa émanant d'Arabie saoudite pour avoir répondu à un journaliste qui la questionnait sur les raisons de son exil en Égypte : « J'ai pris exemple sur le Prophète, qui s'était exilé lui aussi. » Atteinte au sacré, Madame ! La même accusation sera lancée par des députés jordaniens contre Najwa Karam, une rumeur prétendant que la vedette libanaise avait baptisé son chien du nom du prophète Mohammed.

D'autres artistes subiront hargne et appels au meurtre, tels que le cinéaste Youssef Chahine pour son film L'Émigré, interdit en Égypte à la suite de la plainte d'un avocat islamiste, ou le poète yéménite Ali al-Maqarri, que les islamistes exigent de faire fouetter pour avoir interpellé son aimée en ces termes : « J'ai besoin de toi / Pas seulement d'un baiser ou d'une étreinte / Mais de te déshabiller entièrement. » Pornographie, bien sûr !

Et cette liste des procès abracadabrants intentés par les religieux aux artistes n'est pas exhaustive. On peut toutefois en tirer deux conclusions : 1 - Si ce genre de fatwas se multiplie - et tout le laisse présager -, les trois quarts du patrimoine artistique arabo-musulman seront en péril. 2 - Si les salafistes persistent dans leur haine de l'art, ils finiront par faire croire que l'islam est une religion de la mort, là où les anciens musulmans ont su en faire un hymne à la vie. Qu'ils relisent donc ce prêche du XIXe siècle, édicté par un cheikh d'Al-Azhar, lorsque cette institution n'était pas la machine à censure qu'elle est devenue : « Celui qui n'est pas ému par les beaux vers, joliment chantés sur les plages, à l'ombre des feuillages, n'est qu'un âne patenté ! » L'art est illicite, d'Ayman al-Hakim, Dar Kitabat, 2012, 194 pages

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Maghreb & Moyen-Orient

Algérie : Bouteflika à Grenoble, tempête dans un verre de thé

Algérie : Bouteflika à Grenoble, tempête dans un verre de thé

Prévu de longue date mais occulté par les autorités, le bref séjour d'Abdelaziz Bouteflika en France pour un contrôle médical de routine a - une fois de plus - alimenté [...]

Abdelfattah al-Sissi à Paris - Alain Gresh : "L'impression de revoir Moubarak reçu par Sarkozy"

Le directeur adjoint de la rédaction du mensuel français "Le monde diplomatique" et spécialiste du Moyen-Orient, Alain Gresh, répond aux questions de "Jeune Afrique" sur la visite[...]

Mauritanie : roulez jeunesse !

Kane Limam Monza est auteur-interprète et fondateur du festival Assalamalekoum. Être jeune, en voilà une chance pour nous autres. Forts, fiers et dynamiques... Telle devrait être la donne.[...]

Algérie : Chakib Khelil dans le collimateur égyptien

La justice égyptienne a lancé une commission rogatoire liée à une affaire de blanchiment d'argent présumé qui concerne Chakib Khelil, l'ancien ministre algérien de[...]

France : le message de François Hollande aux dirigeants africains tentés de s'accrocher au pouvoir

Lors d'un entretien télévisé diffusé jeudi, le président français, François Hollande, a adressé un message de bonne gouvernance aux dirigeants africains.[...]

Mauritanie : Mohamed Ould Abdelaziz droit dans ses bottes

Mohamed Ould Abdelaziz ne s'en laisse pas conter, délègue peu et décide tout seul. Portrait d'un omniprésident Mauritanien qui semble décidé à faire de la lutte contre la[...]

Danse : Hamid Ben Mahi, de la "hogra" à la révolution

Le chorégraphe français d'origine algérienne Hamid Ben Mahi évoque dans son nouveau spectacle, "La Hogra", les vexations qui ont servi de carburant aux révolutions arabes.[...]

Maroc - Minurso : Bolduc en stand-by

La nomination de la Canadienne Kim Bolduc à la tête de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) n'est toujours pas validée par Rabat.[...]

Israël : Benyamin Netanyahou entre deux feux

Le Premier ministre israélien veut éviter une troisième Intifada tout en satisfaisant ses alliés qui le poussent à plus de fermeté. Pas simple.[...]

Sondage : qui est l'Africain de l'année 2014 ?

En cette fin d'année 2014, Jeune Afrique vous propose d'élire l'Africain de ces onze derniers mois. Nous avons sélectionné 17 candidats qui se sont illustrés dans des domaines aussi variés[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces