« Jeune Afrique nous insultait du temps de Ben Ali, touchait des subventions de sa part et continue de nous insulter aujourd'hui. Je ne sais pas au profit de qui. Je ne sais pas en faveur de qui. » Telle est la réponse de Rached Ghannouchi, dans un entretien à l'hebdomadaire français Le JDD, à la couverture que nous lui avons consacrée il y a deux semaines intitulée « L'homme qui a trahi la révolution » (J.A. no 2719). Pourtant, la question posée par nos confrères portait sur la charge d'Abdelfattah Mourou, vice-président d'Ennahdha, qualifiant dans nos colonnes la gestion du pays de catastrophique... Voilà comment réagit systématiquement Ghannouchi face à la critique : insulter, ne jamais répondre sur le fond, accuser ses contempteurs, quels qu'ils soient, d'être des suppôts de Ben Ali et des contre-révolutionnaires (comme si lui et les siens avaient constitué l'avant-garde de la révolution).
S'il est des comportements qui rappellent furieusement Ben Ali, ce sont bien ceux des faucons de son parti, l'aile radicale qu'il incarne, quoi qu'il en dise. Dans quelle démocratie verrait-on aujourd'hui les militants du parti au pouvoir descendre dans la rue pour soutenir un gouvernement dont le bilan est proche du néant ? Lequel s'évertue, en dépit du bon sens, à minimiser les problèmes ? Qui traite systématiquement la plupart de ses adversaires politiques de sicaires de l'ancien régime RCD ? La différence avec le président déchu, qui qualifiait ceux qui voulaient sa chute de « terroristes » ou d'« ennemis à la solde de l'étranger », ne saute pas aux yeux...
Que les choses soient claires : Jeune Afrique a choisi de se montrer patient et de juger sur pièces. Loin de nous l'idée de condamner a priori qui que ce soit. Contrairement à ce que suggère M. Ghannouchi, nous n'avons aucun compte à régler, ni la moindre allégeance de l'ombre à défendre. Seuls les faits, les actes et leurs résultats nous importent à propos d'un pays qui nous est cher et où J.A. est né il y a plus d'un demi-siècle. Nous nous sommes bornés à dénoncer les fautes et dérives dont ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir sont comptables : toujours pas de Constitution, alors que sa rédaction aurait dû prendre six mois à un an, tout au plus, pas l'once d'un progrès en matière économique, de graves reculs sur le plan social, une justice qui n'a jamais aussi mal porté son nom, le développement ahurissant d'une véritable culture de la violence incarnée par l'émergence de milices nahdhaouies, l'usage abusif de la force par les représentants de l'État, comme à Siliana en novembre 2012, face à des manifestants dont le seul tort était de dénoncer leur condition d'oubliés de la révolution, alors que les salafistes, eux, sont ménagés, voire courtisés, la volonté de confisquer le pouvoir en plaçant ses ouailles au sein de tous les rouages de l'État, aggravée par des critères de sélection dont la compétence est totalement absente et où la docilité à l'égard du parti et de son chef prime... Une conception de la démocratie qui, en somme, commence et s'arrête aux élections, tout le reste relevant du fait du prince.
Puisqu'une nouvelle étape débute avec la nomination d'Ali Larayedh au poste de Premier ministre, accordons à ce dernier le bénéfice du doute, en espérant qu'il marche sur les traces de Hamadi Jebali et qu'il écoute, lui, enfin, les exigences (re)formulées par les Tunisiens au lendemain de l'assassinat de Chokri Belaïd : l'instauration d'une authentique démocratie, mais aussi de l'État de droit, et la mise en oeuvre d'un projet de société en phase avec la riche histoire de ce pays dans lequel chaque citoyen se retrouverait. Tout autre dessein est voué à l'échec, et ses architectes, tôt ou tard, aux oubliettes de l'Histoire.

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