Décidément, le pénis de Jacob Zuma inspire les artistes sud-africains ! Souvenez-vous : en mai, une toile exposée dans une galerie de Johannesburg avait fait scandale. Brett Murray y représentait le chef de l'État dans une posture de héros - inspirée d'un portrait de Lénine -, le sexe à l'air... Les enfants de Jacob Zuma et le Congrès national africain (ANC, au pouvoir) avaient crié au racisme, avec un argument imparable : « Seuls les animaux vont nus, et cette représentation indique clairement que l'artiste voit non seulement le président mais tous les Noirs ainsi. » La peinture avait finalement été vandalisée par des défenseurs zélés de la bonne morale.

Umshini Wam, d'Ayanda Mabulu
Las, rebelote fin août ! Le phallus présidentiel est une nouvelle fois à l'honneur, dans une galerie du Cap, sur une toile d'Ayanda Mabulu. Jacob Zuma y figure en danseur traditionnel zoulou, évocation fidèle d'une photo prise lors de son troisième mariage, en 2010... le sexe en plus, évidemment. Là encore, l'ANC condamne fermement la peinture : « Tout portrait de ce type du président Zuma est irrespectueux », déclare son porte-parole. L'accusation de racisme, elle, passe cette fois-ci à la trappe : l'artiste lui-même n'est-il pas noir ?
La liberté d'expression serait-elle à géométrie variable?
Il en va autrement, au même moment, pour un portrait de Michelle Obama, seins nus émergeant d'une bannière étoilée, repris en couverture du magazine espagnol Fuera de Serie. Lequel rappelle incidemment que la première dame des États-Unis est une « arrière-petite-fille d'esclave ». Il n'en fallait pas plus pour que nombre d'internautes en mal d'indignation poussent les hauts cris. Négligeant le fait que Portrait d'une négresse, le tableau dont s'est inspirée l'artiste franco-britannique Karine Percheron-Daniels pour réaliser cette oeuvre, ait été peint en 1800 - six ans après la première abolition de l'esclavage dans les colonies françaises - et soit considéré comme un manifeste de l'émancipation des « nègres ». Michelle Obama et son entourage, eux, ont eu l'intelligence de ne pas commenter ce portrait jugé par d'autres rabaissant.

First Lady, de Karine Percheron-Daniels, ici en Une du magazine espagnol Fuera de Serie.
Ces deux oeuvres récemment mises sur le devant de la scène présentent des similarités troublantes. Toutes deux sont des représentations dénudées de figures du pouvoir, sous-tendues par un rappel des origines. Mais plus troublantes encore sont les réactions, diamétralement opposées, suscitées dans l'opinion publique - et particulièrement sur le Net - par ces portraits pourtant si proches dans leur forme. Si dans le premier cas il est de bon ton de défendre l'art face à un pouvoir jugé irascible tout en soulignant une provocation inutile, dans le second, les accusations de racisme pleuvent sur l'auteure.
La liberté d'expression serait-elle à géométrie variable ? Assurément. Selon l'intention prêtée à l'artiste (qui parle ?), la cote de popularité du portraituré (de qui ?) et le degré de tabou du sujet abordé (comment ?), l'opinion numérique a tôt fait de désigner sa bête noire. Confirmant par là même la nécessité de l'art comme révélateur. Car ce qu'il met à nu, ce sont avant tout les barrières mouvantes de la morale.

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