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Mokhtar Belmokhtar entouré de ses lieutenants. Mokhtar Belmokhtar entouré de ses lieutenants. © SIPA

Que se passe-t-il lorsqu'un journaliste croise par hasard, dans le nord du Mali, la route de Mokhtar Belmokhtar, l'un des djihadistes les plus recherchés au monde ? Récit d'une rencontre avec un émir d'Aqmi.

Article publié le 25/06/2012.

On m'avait pourtant prévenu. Ces jours-ci à Gao, dans le nord du Mali, il ne fait pas bon avoir le teint clair. À l'entrée de la ville, un soldat du Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA) s'était déjà mépris sur la couleur de ma peau. « Si vous êtes blanc, m'avait-il mis en garde, attention. Sachez qu'il y a Al-Qaïda dans la ville. » Je l'avais écouté avant de reprendre la route, incertain de la réalité du danger encouru. Les islamistes, je les avais déjà vus à Tombouctou, quelques semaines plus tôt. J'avais rencontré certains de leurs responsables locaux, silhouettes poussiéreuses et enturbannées. Rien de très rassurant. Rien de très alarmant non plus.

À Gao, je ne me suis pas contenté de quelques vagues sous-chefs. Ce 6 juin au soir, je me promène le long du fleuve Niger. Surnommé « la plage », l'endroit est couru : les habitants de la ville aiment venir y admirer les couchers de soleil. Quelques pêcheurs, des hommes (les femmes, depuis que les islamistes ont pris le contrôle de la ville, sont moins nombreuses), des jeunes qui se baignent. L'un d'eux d'ailleurs me fait des signes, me conseille de ne pas poursuivre plus avant. Quand je comprends ce qu'il cherche à me dire, il est déjà trop tard.

Entouré de ses lieutenants, le kalachnikov au pied, Mokhtar Belmokhtar me fixe de son unique oeil valide. L'un des trois émirs d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) est là, assis au pied d'un pick-up, face au fleuve. J'ai toujours eu envie de rencontrer celui qu'on appelle parfois le Borgne, mais m'adresser à lui à l'improviste n'est probablement pas la meilleure garantie de réussite de l'interview. Aucun journaliste - fût-il malien - travaillant pour un média basé à Paris ne tiendrait vraiment à s'attarder. Belmokhtar, 40 ans cette année, traîne une triste réputation de djihadiste violent et cruel, acquise dans le maquis algérien pendant les années 1990. Fasciné par les moudjahidine afghans depuis sa plus tendre enfance, il les a rejoints à l'âge de 19 ans, avant de rentrer dans son pays, en Algérie, et de devenir l'un des chefs des Groupes islamiques armés (GIA), puis du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), devenu depuis Aqmi. Le Sahel n'a que peu de secrets pour lui dorénavant et il serait impliqué dans plusieurs rapts effectués dans la région (les Espagnols en 2009 ou encore les deux jeunes Français morts début 2011). Sa biographie sanglante se bouscule dans ma tête alors que, le coeur battant, je poursuis ma route.

L'émir d'Aqmi, dit le Borgne, traîne une réputation de djihadiste violent et cruel.

Quelques mètres plus loin, le groupe me rattrape et me questionne en hasaniya, un dialecte parlé par les Arabes du Mali, de la Mauritanie et du Sahara occidental. Comment je m'appelle ? Qu'est-ce que je fais là ? De qui suis-je le parent ? Le cousin qui m'accompagne se charge de répondre pour moi, en évitant de mentionner ma profession. Belmokhtar reste muet, me jauge, puis me serre la main. Je n'en mène pas large.

Plus tard, on me dira que j'ai eu de la chance que ça n'aille pas plus loin, que « je vaux des euros » et que j'ai « failli être enlevé ». Est-ce vrai ? Impossible à dire. Mais ainsi va Gao. Une ville où les gens du Nord aimaient passer leurs vacances pour profiter de la relative fraîcheur du fleuve, et où le grand jeu des enfants est désormais de demander aux soldats de tirer en l'air à l'arme automatique. Une ville où votre couleur de peau suscite la convoitise. Une ville dont la rébellion touarègue rêve de faire sa capitale, mais que seuls les islamistes contrôlent vraiment. Une ville où l'on peut croiser, au détour d'une paisible promenade, l'un des hommes les plus recherchés au monde.

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