Extension Factory Builder
11/04/2013 à 18:55
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Enfant battu, aujourd'hui malvoyant, ce jeune Franco-Camerounais essaie de se réinventer outre-Atlantique en styliste et réalisateur.

Les questions, il les écoute à peine. Il parle vite, si vite qu'il en avale ses mots. C'est que, à 30 ans, Mason Ewing a déjà beaucoup à raconter. Son enfance fracassée, sa renaissance et puis Hollywood. Malvoyant, ce Franco-Camerounais poursuit inlassablement le rêve de sa mère Marie, modèle et styliste, décédée à seulement 20 ans : avoir sa propre collection de vêtements. « Elle est partie trop tôt, soupire-t-il, installé dans le canapé fatigué d'un deux-pièces de Meaux (Seine-et-Marne), son pied-à-terre en France. Depuis tout petit, j'ai décidé de suivre ses traces. » Enfant, fasciné par les robes, il découpait des photos de mannequins qu'il collait dans un petit cahier. Lorsque sa mère travaillait sur sa machine à coudre, il était à côté d'elle. Cet héritage, il s'est fait un devoir de le perpétuer. Alors, en hommage, il a créé sa propre marque, Madison Color Collection, une ligne sportswear dont le logo est un curieux bambin métissé. Grâce aux inscriptions en braille, les aveugles peuvent lire la couleur et la taille de chaque pièce. « Le bébé est un symbole de tolérance, explique Mason. Mon message, c'est qu'on peut être handicapé et faire des choses sublimes. » Son premier défilé de mode, il l'a présenté en 2006, à Paris : « un succès ». Exigeant, il a tout géré, de la sélection des mannequins au choix des vêtements. « J'aime sentir la douceur des tissus sous mes doigts, je reconnais les couleurs et je ne me trompe jamais », assure-t-il, jurant miser sur sa mémoire et ne se fier qu'à son instinct. Car Mason Ewing n'a pas toujours vécu dans l'obscurité.

Du Cameroun (il est né à Douala d'un père américain, aujourd'hui décédé, et d'une mère camerounaise), il n'a pas gardé beaucoup de souvenirs. À la mort de sa mère, il a vécu avec son arrière-grand-mère et ses cinq enfants, dont sa grand-tante, Jeannette, avec qui il a rejoint la France à l'âge de 6 ans. Cette dernière et son époux lui ont fait vivre un indicible calvaire. Il raconte avoir été battu, brûlé, séquestré. Quand sa grand-tante ne lui cognait pas la tête contre le carrelage de la salle de bains, elle le torturait avec du piment. Jusqu'à ce jour de 1996 où elle lui en a jeté dans les yeux, après l'avoir une énième fois violenté. Après trois semaines de coma, il a perdu la vue. Les appels au secours n'ont jamais été entendus : une centaine de fugues en deux ans, des passages au commissariat et à l'hôpital, des confidences aux assistantes sociales de la Direction des affaires sanitaires et sociales (DDASS)... Seul le Comité de lutte contre l'esclavage l'a cru et il a pu porter plainte. En juin 2004, Lucien et Jeannette Ekwalla ont chacun été condamnés par le tribunal correctionnel de Meaux à un an de prison avec sursis et 4 500 euros de dommages et intérêts, dont il n'a « jamais vu la couleur ». Une peine d'autant plus dérisoire que Jeannette avait déjà passé un an et demi en prison pendant l'enquête et que Lucien s'était enfui. « J'ai failli mourir, je suis resté un temps en fauteuil roulant, je ne peux pas pardonner, s'emporte Mason. Je leur ai dit leurs quatre vérités, je ne pouvais plus vivre dans la peur. Moi, j'avance, je n'attends rien d'eux. »

Ensuite, les années de galères se sont enchaînées. Mis sous tutelle, interdit bancaire, il ne perce pas. En colère contre une France qu'il estime raciste, il s'exile en 2011 aux États-Unis. « Les portes se sont immédiatement ouvertes. Pour tout le monde, j'étais le Messie, le génie, jure Mason. Le Los Angeles Times veut faire un deuxième article sur moi. Mes avocats m'ont dit qu'il n'y a que Barack Obama qui pouvait avoir des articles dans un tel journal en si peu de temps. » Le mois qui a suivi son arrivée, il organisait déjà son premier défilé, avec quatre autres créateurs : « Le bébé Madison cartonne, les Américains trouvent ça génial », claironne-t-il. Dans sa quête effrénée d'une reconnaissance qu'il n'a jamais eue, il crée sa société, Mason Ewing Corporation, à Los Angeles. Un « holding » avec « plusieurs départements » : « mode et image ». Mason, qui réside désormais à Hollywood, a des projets à la pelle (dont une ligne de vêtements pour femmes, « Ingénue Couture ») et un grand rêve : le cinéma. Plus jeune, reclus dans sa chambre, il regardait en boucle les séries télévisées « avec des bandes de jeunes qui s'entendent bien » pour survivre malgré l'enfer qu'il vivait. Il a depuis créé la sienne, Eryna Bella, qui raconte les querelles adolescentes d'enfants de millionnaires dans un prestigieux lycée américain. En tournage à Los Angeles, il cherche des mécènes et des sponsors - sa société ne vit que de ça - pour financer les huit saisons et son association, SOS Madison International, qui lutte contre les discriminations... « Un jour, j'irai sur la tombe de ma mère, se promet-il. Je ferai un magnifique portrait d'elle au cinéma. » 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

Chine : la 'chasse aux renards' est ouverte

Chine : la "chasse aux renards" est ouverte

Les autorités ont entrepris de pourchasser jusqu'en Europe ou en Afrique les responsables politiques et économiques convaincus de corruption. Une traque difficile ? Oui, mais extrêmement fructueuse.[...]

Cambodge : le docteur-la-mort, l'aiguille et le sida

Comment plus deux cents villageois de la province de Battambang ont-ils été contaminés par le virus du sida ? Un étrange médecin est dans le collimateur des enquêteurs.[...]

Les sons de la semaine #27 : Moh! Kouyaté, Gradur, J. Martins et Youssou Ndour

Bienvenue dans notre horizon musical de la semaine ![...]

Turquie : misogynes, les islamo-conservateurs de l'AKP ?

La propension des islamo-conservateurs de l'AKP à imposer aux femmes la manière dont elles doivent se comporter ou s'habiller indispose la fraction la plus jeune et citadine de la population. D'autant que les[...]

Mohamedou Ould Slahi : je vous écris de Guantánamo

On l'a pris, à tort, pour un gros bonnet d'Al-Qaïda. Kidnappé dans sa Mauritanie natale, puis remis aux Américains, Mohamedou Ould Slahi croupit depuis 2002 dans la sinistre base cubaine. Dans un[...]

2015, l'année des changements

L'année 2015 est encore dans son premier mois : où nous mène-t-elle ? Quelle direction prend notre monde et dans quel sens se déplace son centre de gravité ? Je me suis posé ces[...]

Peine de mort aux États-Unis : trois questions soulevées par l'exécution de Warren Hill

Un prisonnier africain-américain a été exécuté aux États-Unis mardi 27 janvier. Cet homme, condamné pour meurtre, aurait pu être gracié en raison de son handicap [...]

Livres - Gaston-Paul Effa : "La France est frappée d'amnésie"

L’écrivain franco-camerounais Gaston-Paul Effa restitue, dans "Rendez-vous avec l’heure qui blesse", le destin de Raphaël Élizé, un Martiniquais déporté au camp de [...]

France : escarpins sur tapis de prière, une oeuvre censurée puis réexposée

L'installation de l'artiste Zoulikah Bouabdellah, d'abord retirée à la demande de son auteur d'une exposition en banlieue parisienne après qu'une association musulmane avait mis en garde sur un risque[...]

France : la Cour de cassation valide le mariage d'un couple homosexuel franco-marocain

Après dix-huit mois de quiproquo judiciaire, la Cour de cassation française a validé mercredi le mariage d'un couple homosexuel franco-marocain. Le parquet s'opposait à la légalité de[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers