Extension Factory Builder

Il n'y a pas de révolution sans iconoclaste

07/09/2012 à 11:02
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Omar Saghi est politologue et écrivain

Après le Mali, c'est donc au tour de la Libye de subir des assauts iconoclastes visant des tombeaux que la ferveur populaire entoure d'une aura mal venue aux yeux orthodoxes. La multiplication de tels actes ainsi que les appels pressants à d'autres destructions indiquent assez que le phénomène fait désormais système, et que les errements d'Ansar Eddine au Mali ne sont pas des exceptions.

La dimension religieuse est centrale, bien sûr. Au Maghreb et en Afrique occidentale, les réformateurs religieux, souvent - mais pas toujours - opposés à la présence coloniale française, firent de la lutte contre le culte des saints un préalable à toute renaissance culturelle et sociale. Abou Chouaïb Doukkali au Maroc, Ben Badis en Algérie, d'autres encore rompirent des lances contre les confréries, leurs pratiques et leurs accointances supposées avec l'impérialisme. Le tombeau, la bibliothèque sacrée, tel autre lieu consacré n'étaient pas, à leurs yeux, un patrimoine culturel, une mémoire historique cristallisée dans la pierre, mais le symbole d'un délitement social à combattre.

À la même époque, lors des années 1920, les Saouds, en arrachant aux Hachémites La Mecque et Médine, s'acharnèrent à détruire tout ce qui n'était pas explicitement voué au culte orthodoxe. Tombeaux, maisons des compagnons du Prophète, ex-voto de pèlerins et donations fastueuses furent détruits, et seule une ultime superstition arrêta le bras qui voulut réduire le tombeau du Prophète lui-même.

Cette passion iconoclaste n'est pas propre au sunnisme. L'iconoclastie orthodoxe et le protestantisme l'illustrèrent dans le cadre chrétien. Elle puise dans deux pulsions : une répugnance à mélanger au monothéisme savant des pratiques coutumières toujours soupçonnées de relents païens et superstitieux, et la volonté de revenir à la Lettre épurée de la foi, contre les intercessions des saints et les fioritures esthétiques qui s'interposent entre le croyant et son dieu.

Mais s'arrêter à cette explication théologique risque de laisser incompréhensibles les appels à la destruction qui se multiplient, aussi bien aux extrêmes du monde musulman - au Mali, en Afghanistan - qu'en son coeur historique - l'Égypte, l'Arabie saoudite...

Les révolutions n'aiment que les pages blanches. Le terme « vandalisme » associé à la destruction des monuments et oeuvres d'art date de la Révolution française. En s'attaquant aux atours du régime honni, ses palais et ses marbres, les révolutionnaires signifiaient leur désir d'un recommencement total. À côté des motivations théologiques indéniables, il y a aussi, sourd et mal exprimé, un tel souhait de violence culturelle chez les mouvements salafistes. Le pillage du musée de Bagdad en 2003 comme le saccage de plusieurs monuments par de jeunes Tunisiens en 2011 entretiennent avec les destructions des tombeaux au Mali et en Libye un rapport ambigu : les deux vandalismes, l'un spontané et émeutier, l'autre organisé et théologique, disent un même rejet de régimes qui privilégièrent l'administration des choses - les monuments, les musées, la « touristisation » du patrimoine - au gouvernement des hommes - la santé, l'éducation, la participation politique.

Car l'intérêt que l'opinion internationale porte au patrimoine mondial - tout récent, il date des années 1970 - s'enracine dans un terreau politique occidental qui satisfit d'abord les besoins économiques les plus primordiaux, et apporta des droits et des libertés, avant de s'atteler à la préservation du patrimoine.

En inversant les priorités, en plaçant plusieurs villes et lieux patrimoniaux sous l'égide de la communauté internationale, alors même que les populations croupissent dans la misère ou subissent la férule de régimes atroces, la diplomatie culturelle contemporaine conduit à de telles impasses.

Les salafistes posent les bonnes questions, mais y répondent vite et mal : dans un monde multipolaire, parmi des civilisations qui renaissent et réinterrogent leur histoire, les futurs partenaires internationaux sont appelés à un dialogue global, qui n'embrasse pas seulement d'étroites considérations muséologiques, mais le bien-être économique et politique des populations également. 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Forum-Tribunes Article suivant :
Développement : vers une révolution verte

Forum-Tribunes Article précédent :
Burundi : connais-toi et change

Réagir à cet article

Maghreb & Moyen-Orient

Armée tunisienne : la grande désillusion

Armée tunisienne : la grande désillusion

Incapable de venir à bout des maquis jihadistes, minée par des querelles au sommet, gangrenée par la politique, la grande muette a beaucoup perdu de sa superbe. Enquête exclusive sur une institut[...]

Libye : Mahmoudi torturé ?

Le jugement dans l'affaire Baghdadi Mahmoudi a été mis en délibéré jusqu'au 28 juillet.[...]

Corruption à la Fifa : Blatter soutenu par la CAF, Platini demande sa démission

La Confédération africaine de football (CAF) a maintenu jeudi son soutien à Sepp Blatter, qui brigue un cinquième mandat à la présidence de la Fifa. Mais de nombreuses[...]

Arabie saoudite : de sa prison, Raif Badawi publie "1000 coups de fouet...", un recueil de ses écrits

Raif Badawi a été condamné en mai 2014 à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet pour ses écrits jugés blasphématoires. Mais même derrière les barreaux, le blogueur[...]

Ibrahim Mahlab, ingénieur en chef du chantier Égypte

Ancien patron du géant du BTP Arab contractors et habile administrateur, le Premier ministre n'a pas le profil d'un simple politicien. Sa mission : mettre en oeuvre la politique du président Sissi et[...]

Gertrude : "Mon calvaire comme domestique camerounaise au Liban"

À l'instar de nombreuses femmes africaines employées comme domestiques dans des pays du Proche-Orient, Gertrude Megne, Camerounaise, a vécu au Liban un "calvaire qui a duré huit mois". Elle[...]

Attentat du Bardo : un second suspect marocain arrêté en Tunisie

Selon l'AFP, un Marocain suspecté de complicité dans l'attentat du Bardo a été arrêté jeudi en Tunisie. Un autre ressortissant du royaume avait été interpellé en Italie[...]

Polémique : "Much loved", le film de Nabil Ayouch, ne sera pas diffusé au Maroc

Déjà sujet à polémique en raison du sujet qu’il traite, le film de Nabil Ayouch reste au cœur des débats après que le gouvernement marocain, emmené par les islamistes du[...]

Égypte : un policier tué et huit blessés dans des attentats dans le Sinaï

Un policier égyptien a été tué mercredi lors d’une attaque à la bombe dans le nord du Sinaï. Huit autres ont été blessés dans des attentats, selon les[...]

Algérie : douze jihadistes en fuite condamnés à mort pour un attentat en 2008

Douze jihadistes ont été condamnés à mort mercredi en Algérie et deux autres à la prison à vie pour leur rôle dans un attentat à la bombe en 2008 qui a fait deux morts[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers