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Tunisie : Lotfi Achour, bretteur en scène

12/07/2012 à 12:43
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L'artiste présente 'Leïla et Ben Ali : une histoire sanglante' à Newcastle. L'artiste présente "Leïla et Ben Ali : une histoire sanglante" à Newcastle. © Kalpesh Lathigra/J.A

Lotfi Achour voulait faire de la politique, la vie en a décidé autrement : son engagement s'exprime aujourd'hui sur les planches des théâtres.

La Tunisie et la France : Lotfi Achour porte en lui ces deux pays. Et, s'il ne cesse de s'interroger sur l'identité dans son oeuvre, il considère qu'il n'en a pas. Ou alors qu'elle n'est pas figée, mais plurielle, constamment en mouvement. « Après la révolution tunisienne, le débat a été détourné des vraies questions de liberté et de justice sociale et ramené sur le terrain de l'identité nationale par les islamistes, juge le metteur en scène, d'une voix grave et élégante. Tout le monde est tombé dans ce piège. » Lotfi Achour vit entre Tunis et Paris, au gré de ses projets. « Chacun choisit de se définir comme il l'entend. Je ne ressens aucun malaise, ni en Tunisie, ni en France. »

Ses deux derniers spectacles interrogent justement les représentations et les perceptions de l'autre. Dans Hobb Story, qui traite à la fois de l'amour, du sexe et de la télé, il s'intéresse aux relations amoureuses chez les Arabes. Dans La Comédie indigène, à travers l'histoire de la colonisation française, il démonte le processus de fabrication des clichés et des fantasmes. « J'aime déconstruire les discours, dit-il. Depuis quelques années, je ne crée plus de fables classiques mais un théâtre de collages, comme en arts plastiques. Je procède par thématiques, que j'essaie d'éclairer sous plusieurs angles. »

Engagement

Lotfi Achour est un enfant de Bab Souika, un quartier de la médina de Tunis. Il y a fait ses études à l'école publique et à l'école coranique, s'exprimant en arabe et en français dès l'âge de 4 ans. « J'étais en lien réel avec mon histoire, mon milieu. » Tous les dimanches, il allait voir deux films au cinéma. De là lui est venue l'envie de jouer. Du collège aussi où, à 11 ans, il s'est inscrit à un atelier de théâtre pour jouer Topaze, de Marcel Pagnol. « Au début, c'était par curiosité, se souvient-il. Et puis j'étais complètement amoureux de la prof ! » Il poursuit l'aventure jusqu'au lycée : les clubs de théâtre sont alors des espaces de petite liberté, vitale quand on est adolescent. Les pièces sont très politisées, mais il avoue aujourd'hui qu'il n'y comprenait pas grand-chose. Il découvre surtout ce qui continue à l'habiter : l'engagement.

Sa soeur aînée, étudiante en sociologie en France, l'aide à se former via des livres ou des disques de chanteurs engagés... « Bien que je ne vienne pas d'un milieu culturel, j'ai baigné dans un univers ouvert au monde. » À l'époque, il n'entend pas faire de la scène son métier. Il se voit plutôt dans la politique. Après son bac, il s'inscrit à la faculté de droit et de sciences économiques de Tunis, mais tout bascule quand son petit frère de 14 ans, gravement malade, décède en France, où il avait été hospitalisé. À 20 ans, Achour abandonne tout : ses études, sa vie à Tunis, la politique... La scène reste la seule évidence. Il reprend ses études à Paris, à l'Institut d'études théâtrales, puis aux Ateliers Varan.

Liberté d'expression

Depuis, il a signé plus d'une vingtaine de pièces de théâtre, présentées à la fois en France et en Tunisie, ainsi que trois courts-métrages. Premier metteur en scène tunisien à se produire dans le « in » d'Avignon - en 1998, avec L'Angélie, de l'écrivaine française Natacha de Pontcharra -, il a aussi dirigé pendant quatre ans le théâtre Le Rio à Grenoble. En 2002, Oum, coproduction franco-­maghrébine sur la diva égyptienne Oum Kalsoum, marque un véritable tournant. À partir de ce moment, ses productions réunissent des artistes venus des deux rives de la Méditerranée.

Dans la Tunisie de Ben Ali, Lotfi Achour s'est offert la liberté d'expression que l'on refusait aux artistes. Hobb Story, présenté un an avant la chute du régime, a été le spectacle le plus problématique. À chaque jour son lot d'insultes et de menaces. « On se débrouillait pour contourner les interdits, dit-il. Lors de notre premier passage devant la commission de censure, nous avons négocié, enlevé deux ou trois choses. La pièce a rencontré un vif succès. » Après la révolution, c'est l'autocensure qui a paradoxalement fait son retour. Une partie de son équipe a refusé de jouer par peur des représailles. « Dans nos pays, l'art doit insuffler une énergie libératrice et permettre de déconstruire les mécanismes d'emprisonnement dans le politiquement et le religieusement correct. » Lotfi Achour travaille d'ailleurs avec son collectif APA (Artistes producteurs associés) à la création d'un théâtre mobile en Tunisie. Mais sa prochaine création est présentée au Royaume-Uni. Au mois de juillet, pendant les JO, dans le cadre de l'Olympiade culturelle, il monte Leïla et Ben Ali : une histoire sanglante, libre transposition de Macbeth dans laquelle il s'interroge sur la relation des Arabes au pouvoir et qui sera présentée lors du World Shakespeare Festival. Après le sexe, la politique et l'argent. 

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