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Alger, 1962 : j'y étais, par Béchir Ben Yahmed

05/07/2012 à 10:13
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Le 3 juillet 1962, deux jours avant la proclamation de l'indépendance, Béchir Ben Yahmed, directeur d'une publication nommée Jeune Afrique, débarque pour la première fois à Alger. Sous le titre de "Regard neuf sur l'Algérie", il raconte (J.A. no 93, 16-22 juillet 1962).

« Voici donc ce qui m'a frappé en Algérie et qui me semble important :

   L'Armée de libération nationale (ALN) est bien la seule force organisée. On ne l'a guère vue dans les villes, durant ces jours de liesse. Elle est restée mystérieuse et lointaine, mais, omnipotente, elle réglait tout : tandis que les patrouilles contrôlaient la circulation sur les routes, 24 heures sur 24, la direction des wilayas, quand elle ne désignait pas directement, approuvait la nomination de tous ceux qui, commissaires de police ou préfets, ont pris la relève de l'administration française. [...]

À l'ALN, qu'il respecte et en qui il a confiance, le peuple algérien s'est donné complètement. Il pense que, si elle lui demande quelque chose, c'est que c'est dans son intérêt et il obéit sans, pour le moment, poser de question. Plus ou moins anonymes, les dirigeants de l'ALN sont donc des guides et des chefs qui se sont imposés. Il n'est pas exact de dire que le peuple les a choisis, qu'il discute leurs décisions ou dicte sa volonté. [...]

   La direction collégiale que s'est donnée la révolution algérienne est sans doute une originalité, probablement une gageure. Sur place, il apparaît, cependant, que c'est une nécessité. Aucun homme ne peut, actuellement, rassembler autour de lui le peuple algérien : sans le pouvoir collégial, il y aurait rapidement plusieurs Algéries. [...]

Mon impression, en tout cas, est que le peuple algérien, comme tous les autres peuples, plus peut-être et bien qu'il s'en défende, se sent orphelin. Consciemment ou inconsciemment, il aspire à un père, à un homme qui l'incarne et le représente. Les militants du Front de libération nationale (FLN) et de l'ALN ne manquent pas une occasion d'affirmer, avec force, que Messali a guéri l'Algérie du culte de la personnalité et que le peuple algérien balayera toute personne qui voudra prendre le pouvoir. Qu'ils prennent garde : ce qui est vrai pour quelques centaines de militants d'avant-garde ne l'est pas ipso facto pour le peuple.

   Les Européens ne se sont pas intégrés, ne s'intégreront pas et ne peuvent pas s'intégrer aux Algériens musulmans. Ils sont enracinés, aiment le pays et la joie d'y vivre. À force de côtoyer les musulmans, ils ont pris certaines de leurs habitudes, de leurs façons de penser et d'agir. Les musulmans, de leur côté, ont subi l'influence européenne. Cela ne fait pas un amalgame, encore moins une intégration.

Consciemment ou non, le peuple algérien se sent orphelin. Il aspire à un père.

Partout, j'ai vu des Européens inquiets, mornes, affaissés ; nulle part, je n'en ai rencontré un qui soit fier de « son » pays indépendant. Bref, à quelques exceptions près, ils ne sont rien de plus que les Français de Tunisie ou du Maroc, se comporteront de la même manière et quitteront l'Algérie dans la même proportion : 50 %.

   En revanche, parce que le général de Gaulle est au pouvoir, pour la première fois de son histoire coloniale, la France "décroche" vraiment d'un pays le jour de l'indépendance. [...] On est stupéfait en voyant le génie militaire français démanteler toutes les statues - Lamoricière, Bugeaud, etc. - qui personnifiaient la présence française. Aucune campagne de presse, en France, contre cette défrancisation brutale. Le colonialisme français est bien mort ! Les préfets, les commissaires de police ont remis leurs pouvoirs au jour J, sans mauvaise grâce, à des institutions provisoires. Cela impressionne les Algériens, comme les visiteurs. De Gaulle est, certainement, l'homme d'État étranger qui suscite, en Algérie, le plus grand respect.

   L'Algérie, celle du Nord tout au moins, est un pays développé. Des villes comme Alger et Oran n'ont pas d'équivalent en Afrique. Nul autre pays non européen ou américain - le Japon et l'Afrique du Sud exceptés - ne dispose d'une infrastructure aussi développée. Nulle part, même en Europe, je n'ai vu de terres aussi riches et aussi intensément exploitées que dans l'Oranais. Si les Algériens pouvaient disposer de cadres suffisants en nombre et en qualité pour assurer la relève des Européens qui partent, s'ils pouvaient, d'emblée, se doter d'institutions politiques stables et d'une administration efficace, ils seraient une Italie de 10 millions d'habitants (qui seront d'ailleurs 35 millions vers la fin du siècle).

Ici, précisément, se situe le grand débat algérien : avec une structure aussi développée, la révolution est-elle possible, souhaitable, dans la foulée ? Une révolution qui bouleverserait les structures, détruirait les circuits d'échanges, isolerait le pays et, dans une première phase, impliquerait une régression. »

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