Extension Factory Builder

Les islamistes et la culture au Maroc : entre le sermon et le compromis

28/06/2012 à 15:24
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Mohammed Ennaji est historien, politologue et acteur culturel.

Nonobstant la volonté affichée des islamistes marocains de s'en prendre à la création et à la liberté culturelle, il n'y a rien de préjudiciable, à l'heure qu'il est, à l'actif du Parti de la justice et du développement (PJD) depuis qu'il préside le gouvernement. Les bars sont toujours ouverts, les restaurants servent de l'alcool sans s'enquérir de la confession des clients, les supermarchés en vendent plus que jamais aux musulmans, dans les petites villes comme dans les grandes. Les festivals ont lieu aux mêmes dates, les filles non voilées n'ont pas encore pris le voile. Rien n'a donc changé sous le soleil d'Allah, alors que l'on croyait les islamistes prêts à abattre, par un décret d'urgence, le moindre symbole de modernité. Ils n'en ont encore rien fait. Mais le problème n'est pas si simple.

À leur arrivée au pouvoir, la culture, dans son volet de création, était déjà au point mort. À tous les niveaux, elle sombrait dans une agonie qui n'en finissait pas. Tous les festivals - arguments de ceux qui s'illusionnent d'une vie culturelle florissante - ne sont pas le fruit d'un mûrissement créatif local. En plus de leur facticité, ils ne doivent leur existence qu'au parrainage de grands de l'État qui en tirent du bruit médiatique utile à leur position dans le sérail. Pour le reste, la production littéraire, théâtrale, musicale et cinématographique reste encore médiocre. D'aucuns n'hésitent pas à parler de régression culturelle du point de vue qualitatif, par rapport aux années 1970, alors que les universités couvrent aujourd'hui l'ensemble du territoire.

--> Lire aussi : Maroc, l'art et la manière forte

Dans la création comme dans la contestation, on perçoit la grande faiblesse qui entache le mouvement culturel au Maroc. L'une des fragilités du Mouvement du 20 février se trouve bien là. L'absence de projet social clairement formulé par l'élite jeune est suffisamment éloquente de l'incapacité de celle-ci à imaginer un avenir, à élaborer un paradigme propice à une modernité à laquelle la société aspire pourtant. Les islamistes ne sont pas la cause de ce délabrement culturel, qui a, par ailleurs, terni un printemps marocain moins vigoureux que le tunisien et encore moins que l'égyptien. Ils en sont au contraire le produit. L'analphabétisme culturel a servi leur cause et favorisé leur ascension. C'est l'assassinat, en bonne et due forme, de l'école par les groupes dominants, dont le parti de l'Istiqlal, sous prétexte d'arabiser et de « nationaliser » l'école et la culture, qui en fut et en est l'origine. Depuis, l'école publique, devenue un quasi-ghetto pour les enfants des couches populaires, a conforté le rang des analphabètes et renforcé les effectifs de l'électorat des islamistes. C'est la destruction en règle de cette école qui a causé la faillite culturelle du Maroc.

La destruction de l'école publique a causé la faillite culturelle du Maroc.

Certes, les islamistes ont abondamment instrumentalisé le volet culturel en diabolisant les déviations laïques et « sataniques » pour engranger des voix. Paradoxalement, ils n'ont pas été plus loin à leur arrivée au pouvoir. Ils continuent toujours à souffler le chaud et le froid, à alterner la menace et le compromis chaque fois que se profile un événement qui peut donner lieu à un discours incendiaire. Mais leur action est bien dosée, ils font intervenir à tour de rôle les différents niveaux de la hiérarchie du parti, avec des tons différents ; les plus élevés se montrant tolérants et les plus proches des militants de base fustigeant la moindre initiative susceptible de laïcité et plus encore de blasphème.

Les dirigeants du parti ont bien compris la nécessité d'occuper les lieux en douceur, tout en veillant à grossir leur électorat et à mobiliser les foules à moindres frais. La tactique est simple, se maintenir à la lisière du secteur culturel et alterner le sermon et la menace, mais se garder d'intervenir brutalement ou directement pour éviter d'affronter les puissants du régime, ou de se risquer dans des directions qu'ils ne contrôlent pas. Le PJD sait maintenant l'impopularité des réformes qui l'attendent sur le terrain économique, il fait de l'espace culturel un cheval de bataille où il fait miroiter le mirage de la purification culturelle et du retour aux sources.

Dernier ouvrage paru : Eclats de voix, un intellectuel à l'écoute de sa société (éditions La Gazette, Casablanca, 2010, 174 pages, 40 Dh)

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Forum-Tribunes Article suivant :
Mali : lettre au soldat méconnu

Forum-Tribunes Article précédent :
Rwanda : une indépendance piégée

Réagir à cet article

Maroc

Maroc - Abderrafie Zouitene : 'Les plages sont interchangeables, la culture pas'

Maroc - Abderrafie Zouitene : "Les plages sont interchangeables, la culture pas"

Entretien avec Abderrafie Zouitene, directeur général de l’Office national marocain du Tourisme, président de la Fondation Esprit de Fès et du Festival de Fès des musiques sacrées[...]

Ramzi Boukhiam, un Marocain en quête de grand surf

Ce Marocain de 22 ans est l'un des très rares surfeurs africains à se signaler au niveau international. Son objectif, parvenir à se hisser parmi les meilleurs riders de la planète.[...]

"O Ka" : Souleymane Cissé le justicier

À partir de l'expulsion de ses soeurs de sa maison natale, le réalisateur malien revient sur l'histoire de sa famille. Un film engagé, tourné vers l'avenir.[...]

Polémique : "Much loved", le film de Nabil Ayouch, ne sera pas diffusé au Maroc

Déjà sujet à polémique en raison du sujet qu’il traite, le film de Nabil Ayouch reste au cœur des débats après que le gouvernement marocain, emmené par les islamistes du[...]

Que faut-il retenir de la visite de Mohammed VI au Sénégal ?

Le souverain marocain, Mohammed VI, quittera le Sénégal vendredi, après avoir signé de nombreux accords économiques.[...]

Festival de Fès - Alain Weber : "La musique est un peu une revanche pour l'Afrique"

Entretien avec Alain Weber, directeur artistique de la 21e édition du festival de Fès des musiques sacrées du monde.[...]

Ali Benmakhlouf : "À sa mort, le Prophète n'a laissé aucune directive"

Le penseur marocain en est persuadé : sans l'apport de la pensée arabe médiévale, le paysage intellectuel européen actuel ne serait pas ce qu'il est. Et pourtant qui le sait ? Dans un[...]

Mehdi Benatia : "Fier et heureux, avec le Bayern et avec le Maroc"

Recruté à l’été 2014 par le Bayern Munich pour 30 millions d’euros, Mehdi Benatia a remporté avec le championnat d’Allemagne le premier titre de sa carrière. À[...]

Maroc : un terroriste refoulé par la Grande-Bretagne sème la terreur à Rabat

 Les autorités britanniques ont refoulé de leur territoire un Marocain condamné pour terrorisme, le 21 mai, sans en informer le Royaume et provoquant un imbroglio diplomatique.  [...]

Gouvernement marocain : Mohand Laenser, l'insubmersible

Le 20 mai, Mohammed VI a nommé cinq nouveaux ministres à la place de ceux qui ont démissionné. Parmi eux, Mohand Laenser, l'indéboulonnable secrétaire général du Mouvement[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers