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12/06/2012 à 19:49
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Lors de son couronnement à l'Abbaye de Westminster, le 2 juin 1953. Lors de son couronnement à l'Abbaye de Westminster, le 2 juin 1953. © AFP

Depuis son accession au trône, en 1952, elle a connu pas moins de douze Premiers ministres, de Winston Churchill à David Cameron. Portrait d'une légende vivante.

Soixante ans qu'on ne voit qu'elle depuis la retransmission mondiale à la télévision de son sacre, hiératique jeune femme de 27 ans portant une couronne trop lourde pour son cou et ses épaules frêles. Soixante ans qu'on scrute, un brin moqueur, ses chapeaux extravagants et qu'on se demande ce qu'elle peut bien fourrer dans son éternel sac à main. Soixante ans qu'on la voit sillonner le monde, inaugurer des institutions, recevoir des chefs d'État, décorer des personnalités - 404 500 au total, car, dit-elle, « tout le monde aime être encouragé par une tape dans le dos ». Appliquée à la tâche, stoïque en toutes circonstances, qu'il fasse plus de 40° à l'ombre (elle ne transpire jamais) ou qu'un fou, déjouant les mesures de sécurité, se fraie un chemin jusque dans sa chambre à coucher, Sa Gracieuse Majesté, 86 ans, n'en finit pas de nous intriguer.

Avant d'être cette digne vieille dame à jupes plissées, elle fut la petite Lilibet. La « plus grande fierté » de George VI, son père. Lorsque cet homme timide et bégayant est appelé à régner « par accident » après qu'Édouard VIII, son frère, a renoncé au trône pour épouser une roturière américaine deux fois divorcée, on commence à regarder la fillette de 10 ans d'un autre oeil. « Il émane d'elle un air d'autorité et de sérieux étonnant chez un enfant de 2 ans », s'étonnait déjà Winston Churchill, pourtant peu enclin à s'extasier devant des chérubins. Une vingtaine d'années plus tard, devenu son Premier ministre, il se dira de nouveau frappé par l'attention que cette jeune femme porte aux affaires de l'État et par sa compétence. « De tous mes Premiers ministres, Winston fut le plus drôle », confiera de son côté la reine, qui partageait avec lui la passion des courses de chevaux et ordonna des funérailles nationales pour honorer la mémoire du héros de la Seconde Guerre mondiale.

Premiers pas de princesse

Années 1939-1945. L'adolescente grandit dans les châteaux de Windsor, dans le Berkshire, et de Balmoral, dans la campagne écossaise, entre gouvernantes, poneys et chiens corgis, dont elle raffole, pendant que ses parents restés à Londres essuient courageusement les bombardements allemands. Élisabeth apprend le métier : cours de français (qu'elle parle couramment), de mathématiques (où elle ne brille guère), de droit constitutionnel (où elle excelle) et de mécanique (elle apprend à réparer des véhicules militaires). Elle fait ses premiers pas de princesse en présentant ses condoléances aux familles des grenadiers tués au combat. À 13 ans, elle s'éprend de Philip Mountbatten, son lointain cousin de cinq ans son aîné. Lorsqu'en 1946 il la demande en mariage, elle accepte sans consulter ses parents. C'est sa première décision d'importance. Elle a 20 ans.

Quatre enfants (Charles, Anne, Andrew et Edward), dont les frasques feront par la suite les joies de la presse people, naissent de cette union apparemment sans nuages. Encore que... Interrogé en 1992 sur ce qu'il pensait de sa vie, le prince Philip répondit tout à trac : « J'aurais bien mieux fait de rester dans la Navy. » Mais faut-il accorder de l'importance aux saillies du duc d'Édimbourg, éminent spécialiste des blagues douteuses à l'adresse des Africains, Papouasiens, Jamaïcains, Chinois et autres Écossais ? Le quotidien The Independent en a d'ailleurs établi la malicieuse recension à l'occasion du jubilé de son épouse.

L'Afrique, encore

Février 1947. Le premier voyage de la princesse Élisabeth la mène en Rhodésie et en Afrique du Sud, sur fond de fortes tensions politiques. George VI apporte un discret soutien au Premier ministre Jan Smuts, un Afrikaner éduqué au Royaume-Uni qui s'efforce d'améliorer les conditions de vie de la majorité noire. Ce dernier perd bientôt les élections face aux partisans de la ségrégation raciale. Élisabeth ne reviendra en Afrique du Sud qu'en 1995, alors que Nelson Mandela en est devenu le président. Une longue abstention qui marque son désaveu - implicite mais clair - de ce que fut l'apartheid.

Février 1952. L'Afrique, encore. C'est au Kenya, où cette passionnée de vidéo filme des éléphants, qu'elle apprend le décès de son père. « Pâle et inquiète », comme l'écrit Sally Bedell Smith, l'une de ses biographes*, elle regagne Londres. « Son couronnement contribuera peut-être à mettre fin aux injustices dont sont victimes les femmes qui aspirent aux plus hautes fonctions », écrit Margaret Thatcher, qui n'est alors qu'une jeune pousse du Parti conservateur. S'ensuivra pour Élisabeth toute une vie consacrée à la fonction royale. La très croyante souveraine, qui prie à genoux tous les soirs devant son lit, considère sa mission comme un sacerdoce, excluant d'abdiquer un jour au profit de son fils Charles (63 ans aujourd'hui). Reine elle est, reine elle mourra, dût-elle atteindre pour cela, comme feu sa mère, l'âge de 101 ans.

Sauver le Commonwealth

Tous les jours, elle épluche sa correspondance, prend connaissance des dépêches diplomatiques et des projets de loi. Une fois par semaine, elle reçoit le Premier ministre pour s'entretenir des affaires du moment. Elle en a connu pas moins de douze, conservateurs (Churchill, Thatcher, Major) ou travaillistes (Wilson, Blair). Tous ont apparemment apprécié leurs entretiens avec cette femme qui maîtrise à la perfection les arcanes du pouvoir sans jamais se départir de son calme ni sortir de son rôle constitutionnel. La reine n'approuve ni ne désapprouve aucune mesure gouvernementale. Tout au plus devine-t-on qu'elle jugea peu judicieuse l'intervention franco-britannique à Suez (1956). Elle apporta en revanche un soutien appuyé à la guerre des Malouines contre l'Argentine (1982) en envoyant son fils Andrew au combat.

L'importance qu'elle attache au Commonwealth est, elle, pleinement assumée. Très soucieuse de maintenir sa cohésion, elle réussit à nouer au fil des années d'étroites relations avec les chefs d'État des pays membres, notamment africains. À l'occasion, elle contribua à apaiser les tensions suscitées par ses Premiers ministres, comme à l'époque où Edward Heath et Margaret Thatcher s'obstinaient, l'un à vendre des armes, l'autre à ne pas imposer de sanctions à l'Afrique du Sud ségrégationniste, au risque de voir certains pays africains claquer la porte de l'organisation. « Sans le leadership de la reine et son exemple, beaucoup d'entre nous seraient partis », confirme Kenneth Kaunda, le premier président de la Zambie indépendante, qui, avec Nelson Mandela, est le seul dirigeant au monde à l'appeler par son prénom.

Fine mouche

Cette mère absente et lointaine (à en croire son fils Charles, qui s'en plaignit amèrement), cette femme qui ne montre jamais ses émotions en public et manifeste en toutes circonstances une prudence de Sioux n'hésite pas à jouer de sa féminité à des fins diplomatiques. En 1961, persuadée qu'il ne faut pas laisser le champ libre à l'Union soviétique en Afrique (on est alors en pleine guerre froide), elle passe outre à l'avis de ses conseillers et se rend au Ghana pour dissuader le président Kwame Nkrumah de s'allier avec Moscou et de sortir du Commonwealth. Elle le charme en valsant avec lui lors d'un bal. On la verra se trémousser sur une piste de danse, de manière plus enthousiaste, en 1996, lors de la visite de Mandela au Royaume-Uni. « Elle est devenue la psychothérapeute du Commonwealth », plaisante le prince Philip.

Avec le président Ghanéen Kwame Nkrumah, lors d'un grand bal à Accra, en 1961.

© Heritage images/Leemage

Fine mouche, la reine ? Yes, indeed ! « Lors de notre premier entretien hebdomadaire, elle m'a posé une question sur la balance des paiements. Incapable de lui répondre de manière précise, je me suis senti comme un écolier qui n'a pas appris sa leçon », raconta un jour Harold Wilson. « Dans une autre vie, elle aurait pu être une femme politique ou une diplomate de premier plan. Elle est devenue les deux », confirme Bill Clinton. « Elle aurait été un exceptionnel entraîneur de yearling », renchérit un spécialiste du monde hippique. « On met longtemps à la connaître vraiment », résume l'un de ses proches.

Comme un yack

En privé, Sa Majesté est plutôt une femme pratique, plus terrienne qu'intellectuelle (elle lit assez peu, surtout des romans historiques). Mais elle pratique ce délicieux humour qui a fait la réputation de l'Angleterre et parle comme une Italienne, en bougeant les mains. Intrépide, elle monte encore à cheval, sans bombe sur la tête, et n'attache jamais sa ceinture de sécurité quand elle conduit, trop vite, dans sa propriété de Balmoral. Malgré quelques controverses touchant à la vie privée de ses enfants et au train de vie de sa famille, elle n'a jamais cessé d'être populaire. « Elle a deux atouts majeurs, confie l'un de ses proches. Un, elle dort très bien ; deux, elle a de très bonnes jambes et peut rester debout longtemps : elle est costaude comme un yack. » Surtout, Élisabeth a su tenir les médias à distance, entretenant avec métier un mystère peut-être un brin factice mais qui forge une légende. 

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