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15/06/2012 à 14:20
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Tribune du directeur du projet Afrique du Nord pour l'International Crisis Group (ICG).

Dans un contexte arabe marqué par des transitions bâclées ou sanglantes, la Tunisie fait encore figure d'exception. En janvier 2011, dans le cadre d'un consensus assez large et dans un calme relatif, le peuple tunisien a renversé le régime corrompu et répressif de Zine el-Abidine Ben Ali. Les signes de progrès sont réels. Des élections pour une Assemblée nationale constituante - le premier scrutin véritablement démocratique depuis l'indépendance du pays, en 1956 - se sont tenues en octobre 2011, et une société civile indépendante est en germe. Médias, mouvements associatifs et syndicaux, organisations politiques : tous participent au processus démocratique.

Si les élections ont débouché sur des symboles forts - le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, a été prisonnier politique pendant quinze ans, et le président de la République, Moncef Marzouki, a vécu de longues années en exil -, des indices inquiétants demeurent. L'élection de la Constituante ne s'est pour le moment pas accompagnée d'une stabilité permettant un retour à la vie normale. La sécurité reste fragile et des efforts sur le long terme seront nécessaires pour se défaire du passé.

Les différents gouvernements transitoires, y compris celui de l'actuel Premier ministre, ont prôné une approche modérée vis-à-vis des membres de l'ancien régime. Si des procès contre certains d'entre eux se sont tenus et si des commissions indépendantes ont conduit des enquêtes sur la corruption et les exactions du passé, la chasse aux sorcières a été évitée. Mais la lenteur du processus est un handicap. Depuis le soulèvement, la demande de justice et de lutte contre l'impunité est devenue une revendication de première importance. Les familles des victimes exigent des compensations morales et financières. Elles craignent que l'impunité, sous couvert d'une improbable réconciliation nationale, ne soit désormais de mise. Aujourd'hui en Tunisie, la justice ne doit pas seulement être rendue, elle doit surtout être perçue comme telle.

Or le système judiciaire peine à se réformer et demeure incapable de satisfaire les demandes grandissantes des victimes du passé. La magistrature manque de moyens, techniques et financiers, pour faire face aux défis du présent. Le système semble désorganisé et manque de cohésion. Une vision commune et unifiée d'une justice transitionnelle apte à satisfaire les droits des victimes et, en même temps, à dépasser les rancoeurs du passé fait cruellement défaut.

L'insatisfaction des victimes de la répression, combinée à la situation économique dégradée des régions d'où ces dernières sont souvent issues, pourrait renforcer leur sentiment de marginalisation. Les rancoeurs envers l'État central risquent d'entraver le retour à la stabilité et à la sécurité, lesquelles sont essentielles pour que s'enracinent les nouveaux acquis démocratiques.

La sécurité reste précaire dans les régions centrales et du Sud-Ouest, berceau de l'insurrection, où les forces de l'ordre sont en grande partie absentes. Une absence qui accroît l'insécurité et les rancoeurs contre la police, laquelle se trouve ainsi confortée dans sa décision de rester en retrait. Dans d'autres cas, les forces de sécurité, déconnectées du public et sous le feu des critiques, aggravent le climat, déjà tendu, avec des dérapages violents. Des troubles réguliers, dont les origines peuvent être à la fois sociales, claniques, mafieuses ou liées à de nouvelles formes d'extrémisme religieux, viennent ternir l'image d'une transition plutôt pacifique.

Le retour de la sécurité exige que les forces de police bénéficient d'une certaine confiance de la part de la population et, pour cela, que le ministère de l'Intérieur opère sa réforme interne. Les soupçons quant à la loyauté d'une partie des forces armées, l'héritage des années noires de dictature et de répression et la méfiance vis-à-vis des forces de police restent pour l'instant de mise.

À mesure que l'état de grâce s'achève, le consensus qui a permis la transition pourrait s'estomper. Les divisions - entre régions périphériques et centre, entre les Tunisiens d'affiliation islamiste et les proches du courant laïc, entre forces de l'ordre et société civile, entre héritiers de l'ancien régime et défenseurs du nouvel ordre - restent prégnantes. Cependant, contrairement à ce que vivent d'autres pays arabes, la Tunisie a pu établir certaines règles démocratiques. La tâche délicate du gouvernement sera néanmoins de concilier par la voie du dialogue et du compromis ce qui semble pour l'instant irréconciliable. La communauté internationale pourrait jouer un rôle salutaire en soutenant les efforts de lutte contre la corruption et l'impunité au cours de cette transition.

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