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Amadou Haya Sanogo : "Si on lui en donnait les moyens, l'armée malienne reprendrait le Nord en quelques jours"

12/06/2012 à 17:35
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Dans son bureau de Kati, le 25 mai. Le capitaine Sanogo craint pour sa sécurité. Dans son bureau de Kati, le 25 mai. Le capitaine Sanogo craint pour sa sécurité. © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.

Plus de deux mois après le coup d'État du 21 mars, le chef des militaires maliens, Amadou Haya Sanogo, se rêve en sauveur de la nation. Depuis la garnison de Kati, où il s'est retranché, il ne reconnaît qu'à regret l'autorité du président intérimaire, critique la médiation de la Cedeao et veut croire qu'un rien suffirait pour que l'armée triomphe dans le Nord...

Il n'a que 39 ans, mais dispose, depuis le 20 mai et par la grâce d'un accord conclu in extremis avec la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), du statut d'ancien chef d'État. Le salaire, la résidence, les gardes du corps... Tout cela, Amadou Haya Sanogo apprécie, mais ce dont il se dit le plus fier, c'est d'avoir été « à 18 ans et quelques jours le plus jeune sous-officier de l'histoire de l'armée malienne ».

Depuis, le temps a passé. Avec quelques dizaines de militaires en colère, il a renversé le président Amadou Toumani Touré (ATT), le 21 mars, et pris la tête du Comité national de restauration de la démocratie et du redressement de l'État (CNRDRE). Il a pris ses quartiers au poste de commandement de la région militaire de Kati, et n'en sort presque plus. Gardé par une unité d'élite surarmée, jusque dans le huis clos de son bureau, le capitaine Sanogo craint pour sa sécurité. La dernière fois qu'il s'est rendu à Bamako, à une quinzaine de kilomètres de là, c'était le 12 avril, pour assister à la cérémonie d'investiture du président intérimaire, Dioncounda Traoré.

Convaincu de l'existence d'un complot, il s'est enfermé à Kati avec ses certitudes et ses ambitions de sauveur de la nation. Sur les murs du salon dans lequel il nous reçoit, les diplômes - soigneusement encadrés - des écoles militaires qu'il a fréquentées aux États-Unis et des lettres de félicitations que lui ont adressées ses formateurs américains. Nouveau messie pour les uns, lamentable accident de parcours de la démocratie malienne pour les autres, Amadou Haya Sanogo est devenu incontournable au Mali. Il dit ne pas vouloir le pouvoir, mais répugne à s'en aller. Assure qu'il a pour seule ambition la restauration de l'intégrité territoriale de son pays, mais peine à proposer ne serait-ce qu'un début de solution. Le Nord, il préfère ne pas en parler. Tout irait mieux, se contente-t-il de dire, si les soldats étaient mieux équipés. Pas sûr pourtant que la crise malienne, chaque jour plus complexe, se résume à cette seule question.

Jeune Afrique : Les premiers pas de la transition sont chaotiques. Pourquoi les militaires ne rentrent-ils pas dans les casernes, alors qu'ils s'y étaient engagés ?

Capitaine Amadou Haya Sanogo : Le 22 mars, nous avons renversé un régime corrompu. Si nous ne l'avions pas fait, nous aurions été coupables de non-assistance à pays en danger. Nous avons dit que nous ne voulions pas rester aux affaires et que le rôle de l'armée était de défendre l'intégrité territoriale. Notre priorité, c'était de remettre le pouvoir aux civils à l'issue d'un scrutin incontestable pour que le peuple choisisse lui-même son président. Mais la Cedeao [Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, NDLR] en a décidé autrement. Elle a adopté une logique de sanctions contre un peuple qui voulait renaître.

Le 6 avril, vous avez pourtant accepté le principe d'un intérim exercé par le président de l'Assemblée nationale, en l'occurrence Dioncounda Traoré...

Oui, mais la Constitution prévoit une période de transition de seulement quarante jours, au cours de laquelle doit être organisée une élection présidentielle. Cette échéance était impossible à tenir au vu de la situation que vous connaissez. Notre pays est coupé en deux, miné par la corruption, l'administration est démobilisée, l'armée est sous-équipée... Du coup, nous avons suggéré la tenue d'une convention nationale qui regrouperait les civils et les militaires, les syndicats et le patronat. Mais Dioncounda Traoré a récusé cette idée. Pis : il l'a récusée, non pas depuis Bamako, mais depuis Abidjan, capitale de la présidence en exercice de la Cedeao, qui a unilatéralement décidé de le maintenir au pouvoir pour douze mois. Les Maliens n'ont pas apprécié.

Dioncounda Traoré fait partie de ceux qui ont mis ce pays à genoux.

Est-ce la personne de Dioncounda Traoré qui pose un problème ?

Voilà un homme qui, pendant vingt ans, a été au centre du pouvoir. Vingt années au cours desquelles ont commencé la lente déliquescence de l'État, la marginalisation de l'armée, le développement de la corruption, du népotisme... Cet homme était ministre de la Défense en 1993, il a été député pendant les quatre dernières législatures. Il a participé au processus qui a mis le pays à genoux.

Comment avez-vous vécu son agression, le 21 mai ?

Nous avons été les premiers à condamner cet acte, qui n'est pas un signe de soutien à l'armée mais une réaction à une atteinte à la souveraineté populaire.

Lui avez-vous rendu visite à l'hôpital à Bamako ?

Non. Pour des questions de sécurité, mes déplacements sont très complexes à organiser. Mais j'ai chargé le Premier ministre de lui transmettre mes voeux de prompt rétablissement. Je tiens à répéter que nous n'avons aucune responsabilité dans cette agression.

Le 20 mai, un nouvel accord a été passé avec la Cedeao. Demandez-vous toujours la tenue d'une convention nationale ?

Le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'État [CNRDRE] a accepté la solution préconisée par la Cedeao. Pas le peuple. Que vouliez-vous que l'on fasse ? Que l'on donne ordre de tirer sur le peuple pour l'empêcher de défendre sa souveraineté ?

Le Premier ministre Cheick Modibo Diarra (à g.) et le président par intérim Dioncounda Traoré.

Le Premier ministre Cheick Modibo Diarra (à g.) et le président par intérim Dioncounda Traoré, le 9 mai, avant qu'il ne soit agressé au palais de Koulouba.

© Habibou Kouyaté/AFP

Quelles relations entretenez-vous avec le Premier ministre de la transition ?

Je n'ai aucun problème avec Cheick Modibo Diarra. Nous nous concertons en permanence.

Diriez-vous que le triumvirat que vous formez avec Dioncounda Traoré et Cheick Modibo Diarra fonctionne bien ?

Affirmatif. Même si Dioncounda Traoré devait revenir demain au pays, nous reprendrions nos relations comme avant. Il n'y a pas de contentieux entre nous.

Savez-vous pourquoi l'avion qui devait l'évacuer vers la France, le 23 mai, a été bloqué pendant deux heures à l'aéroport ?

Aucune information sur le déplacement du président de la transition n'avait été communiquée aux soldats en poste à l'aéroport de Bamako. La fragilité de la situation que nous vivons alimente la méfiance des militaires. C'est le manque de communication qui est à la base de cet incident.

Vous évoquez la fragilité de la situation du Mali. À quoi l'imputez-vous ?

Encore une fois, au non-respect de la souveraineté du peuple malien. L'acte que nous avons posé le 22 mars était annonciateur de changement. L'homme désigné par la Cedeao n'incarne pas le changement.

En tout cas, cette fragilité vous gêne, puisque vous n'avez même pas pu vous déplacer jusqu'à l'hôpital où avait été admis Dioncounda Traoré...

Non, je peux me rendre où je veux, quand je veux. J'ai une forte escorte composée de soldats entraînés qui peuvent faire face à une attaque ou à une embuscade, mais la sagesse nous dicte la prudence. Selon les informations dont nous disposons, je suis la cible privilégiée des adversaires du changement que j'incarne. Autant éviter de leur donner l'opportunité de réussir leur coup et plonger le pays dans le chaos. Mais ce qui me gêne le plus, c'est la situation dans le Nord. Pendant que l'on tergiverse sur la crise institutionnelle, on perd du temps pour rééquiper l'armée et faire en sorte qu'elle défende notre territoire.

Oumar Mariko, l'un des leaders de la coalition politique qui soutient la junte, a décidé de vous investir président. Qu'en pensez-vous ?

C'est un Malien, un citoyen libre de s'exprimer comme il l'entend, mais la manière n'y est pas. Si je devais revenir aux commandes de ce pays, cela ne se passerait pas comme cela.

N'avez-vous pas dit que le président de la transition ne serait pas un militaire ?

Je n'ai pas souvenir d'avoir tenu pareils propos.

Donc si une convention nationale se tient et vous désigne président de la transition, vous irez à Koulouba ?

Dans la situation actuelle, je dirais non. Mais si une formule est trouvée et que cette formule m'impose un tel choix, je ferai face à mes responsabilités.

En l'absence de Dioncounda Traoré, y a-t-il une vacance du pouvoir ?

Il n'est absent que depuis quarante-huit heures [l'entretien a été réalisé le 25 mai]. La question n'est donc pas à l'ordre du jour.

Qui dirige le Mali en attendant son retour ?

L'accord signé avec la Cedeao le 20 mai stipule que nous ne sommes qu'un organe consultatif. Les affaires sont gérées par l'exécutif, c'est-à-dire par le président et le Premier ministre.

Vous n'êtes pas associé aux décisions prises ?

En aucune manière.

Échangez-vous régulièrement avec les ambassadeurs accrédités à Bamako ?

J'ai informé ceux qui ont répondu à mon invitation des tenants et des aboutissants de l'acte posé le 22 mars. Ils ont leurs positions, que je respecte, mais j'accorde la priorité aux intérêts supérieurs de mon pays. Depuis, je n'ai plus eu de contacts avec les chancelleries étrangères à Bamako. Je tiens à dire aussi que, contrairement à ce qui se dit, il n'y a aucune violation des droits de l'homme ni atteinte aux libertés publiques depuis le 22 mars. Les personnes en détention sont soupçonnées par la justice d'atteinte à la sécurité de l'État.

Le colonel Abidine Guindo, chef du camp Para, avait convaincu ses hommes que je leur en voulais. C'est faux.

L'armée malienne a connu, les 30 avril et 1er mai, des combats fratricides entre Bérets rouges et Bérets verts. Comment en est-on arrivé là ?

À cause d'un seul homme, qui a fait une très mauvaise lecture de la situation. Le colonel Abidine Guindo, chef du camp Para, siège de la garde présidentielle composée de troupes d'élite, a cru pouvoir changer la donne politique et en a fait un problème personnel. Il avait convaincu ses hommes que je leur en voulais. C'est faux.

Mais n'en voulez-vous pas au colonel Guindo parce qu'il a réussi à exfiltrer le président Amadou Toumani Touré le 21 mars ?

Je n'ai pas d'animosité. D'ailleurs, deux jours avant ces affrontements, j'étais intervenu dans une autre affaire en faveur de l'épouse de Guindo, qui avait été incarcérée. Dioncounda Traoré peut en témoigner. Mais Guindo peut être sûr d'une chose, jamais plus son mentor, ATT, ne dirigera ce pays.

Que faites-vous pour que la situation dans le Nord soit maîtrisée ?

Qu'on leur donne les moyens et les équipements adéquats, et vous verrez que la combativité et le patriotisme de nos soldats vous surprendront. La restauration de notre intégrité territoriale serait alors une affaire de semaines, voire de jours.

________

Propos recueillis à Kati par Cherif Ouazani

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