Extension Factory Builder

Danse : Hédi et Ali Thabet, ensemble, c'est tout

14/05/2012 à 15:50
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Danse : Hédi et Ali Thabet, ensemble, c'est tout Danse : Hédi et Ali Thabet, ensemble, c'est tout © Vincent Fournier/J.A

Complémentaires et indissociables, Hédi et Ali Thabet, les deux frères d'origine tunisienne, dansent leur vie sur scène. Avec brio.

Hédi est grand, brun. Ali est petit, les tempes grisonnantes. Regard de velours couleur bronze pour le premier, oeil vif et pétillant bleu acier pour le second. Les frères Thabet ne se ressemblent pas, mais se confondent. Dans leur création Rayahzone, leurs corps se rencontrent, s'entremêlent et ne font plus qu'un. Sur scène, les pas de l'un poursuivent le mouvement initié par l'autre. À la ville, le scénario est identique. Les phrases commencées d'un côté se finissent de l'autre. À tel point que l'on a du mal à les imaginer séparément. Et pourtant, il aura fallu plus de dix ans pour que les deux frangins, nés en Belgique d'un père tunisien et d'une mère du pays, montent ensemble sur scène.

Il faut dire que la vie leur a joué un sacré tour. À l'âge où les adolescents passent leur permis de conduire et s'amusent sur les pistes de danse, Hédi doit se battre. L'apprenti jongleur formé par le maître russe Arkadii Poupone voit ses rêves se briser. Un cancer des os le mine et il perd sa jambe gauche. Mais comme, chez les deux frères, l'un finit toujours ce que l'autre a commencé, Ali passe le concours du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne (France), avant de devenir quelques années plus tard interprète, notamment pour le chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui.

Tandis que l'aîné parcourt les scènes du monde entier, le cadet apprend à se reconstruire. Il lui faudra dix ans avant d'oser remonter sur scène, encouragé par son frère. En 2009, on le découvre, sublime, dans un duo intitulé... Ali, qu'il compose avec un autre artiste venu du cirque, Mathurin Bolze. De quoi redonner confiance à Hédi et l'aider à renouer avec ses anciens rêves.

Depuis des années, il a en tête une pièce. Il est temps de lui donner corps. Un producteur japonais, Hisashi Itoh, rencontré en Tunisie, aidera les Thabet à concrétiser ce projet. Hédi (35 ans) signe la dramaturgie, construite autour de trois personnages. Il attribue celui de la Folie à son frère pour son côté « dingo ». « Quand il est éclaté, c'est là qu'il est le plus juste dans ce qu'il propose », justifie-t-il pudiquement. Ali confirme : « J'ai toujours voulu feinter le tragique et je n'ai jamais voulu me prendre au sérieux, même quand je tournais avec Sidi Larbi Cherkaoui. » Hédi s'est gardé la Mort. Une Mort bien vivante qu'il incarne avec un crâne de dromadaire sur la tête. Une manière de prendre sa revanche ? Pas tout à fait. « La mort a fait partie de moi, de mon quotidien, pendant des années », souffle-t-il. « Hédi est sombre, concède Ali. Mais attention, il n'est pas déprimé, et encore moins déprimant ! » Curieusement, les Thabet ont eu besoin d'un trait d'union, la Raison (interprétée par un troisième complice, Lionel About). « Elle est ce qui nous unit, ce que nous avons de commun », avoue Hédi. Ali (37 ans) a construit une mise en scène qui mêle figures acrobatiques et portés au souffle soufi. Et qui parvient, dans un subtil jeu d'équilibre, à faire oublier les béquilles qui portent son frère. Leur métal froid s'anime grâce à la magie de la chorégraphie et prolonge les mouvements de Hédi. La musique soufie, qui fait partie intégrante du spectacle, est interprétée sur scène par quatre chanteurs réunis autour de Sofyann Ben Youssef. « Nous ne sommes pas croyants, expliquent les deux frères, mais nous voulions rendre hommage à cette musique qui a été réprimée et contrôlée par Bourguiba et Ben Ali. On a voulu la dépoussiérer et proposer ce qu'elle a de plus pur, d'intemporel et d'universel. » Une manière pour eux de cultiver leurs racines tunisiennes : « Nous sommes métis, précise Ali. Nous avons toujours vécu avec nos deux cultures, la belge et la tunisienne. On vient à Tunis tous les ans. Hédi y a vécu quelque temps. On parle arabe. Et on a toujours été considérés comme des fils du pays. »

Deux fils qui ont vu se dégrader la situation au fil des ans. « La médiocrité était partout, commentent-ils. Les gens ne vivaient pas. Ils avaient peur de parler. En quelques jours, tout a basculé. On avait prévu d'aller à Tunis mi-janvier 2011 pour travailler sur Rayahzone. On est arrivés peu de jours après la chute de Ben Ali. C'était incroyable. Les Tunisiens avaient recouvré la parole. » Inquiets de la recrudescence du conservatisme religieux ? « Non, pas vraiment. Les Tunisiens sont des gens croyants, mais pas religieux. L'émancipation est pour tous, même pour les salafistes. Ils ont été réprimés comme les autres, c'est normal qu'on les entende davantage aujourd'hui », commentent-ils, confiants. Actuellement en tournée en Europe, les Thabet espèrent pouvoir se produire bientôt à Tunis où ils avaient présenté le work in progress de Rayahzone. Les Tunisois ne s'y étaient pas trompés et avaient réservé un accueil chaleureux à leurs compatriotes venus du Nord.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Tunisie

Tunisie : Ali Laarayedh... consensuel, vraiment ?

Tunisie : Ali Laarayedh... consensuel, vraiment ?

Son passage au gouvernement n'a pas laissé que des bons souvenirs aux Tunisiens, entre échec économique et complaisance envers les salafistes. Pourtant, Ennahdha a fait d'Ali Laarayedh son numér[...]

Ramadan 2014 : Aïd mabrouk !

Un peu partout dans le monde, les musulmans ont commencé à fêter l’Aïd el-Fitr, la fête de la fin du mois sacré de ramadan. Si certains ont débuté les festivités[...]

Mohamed Talbi : "L'islam est né laïc"

L'auteur tunisien de "Ma religion c'est la liberté" n'en démord pas : le Coran est porteur de modernité et de rationalité, mais son message a été altéré par[...]

Tunisie : deux soldats tués dans un échange de tirs avec des "terroristes"

Deux soldats tunisiens ont été tués samedi dans un échange de tirs avec des "terroristes" près de la frontière algérienne, a annoncé le ministère de la[...]

Alstom accusé de corruption au Royaume-Uni

La filiale britannique d'Alstom a été inculpée de trois délits de corruption et de trois délits de complicité de corruption. Les accusations concernent de grands projets de transport[...]

Élections en Tunisie : la mobilisation des électeurs est-elle dans l'impasse ?

À trois mois des élections législatives et présidentielle tunisiennes, le pays peine à convaincre ses électeurs de s'inscrire sur les listes électorales. Retour sur les causes -[...]

Adel Fekih : "En Tunisie, il faut dépasser les polémiques"

"Affaire du salon d'honneur", allégeance à Ettakatol... Vivement critiqué malgré un bilan plus que satisfaisant, le diplomate Adel Fekih défend son action à la tête[...]

Tunisie : craintes de "benalisation" de l'État qui durcit la lutte contre le terrorisme

La sanglante attaque qui a tué 15 militaire tunisiens mi-juillet a poussé l'État à prendre des mesures fortes contre les appels au jihad, comme la fermeture de mosquées et de médias. Entre[...]

Défense : quelles capacités militaires pour la Tunisie en 2014 ?

Adoptées au dernier trimestre de l'année 2013, les premières mesures pour pallier les carences des armées de terre et de l'air ont été mises en oeuvre par le nouveau gouvernement tunisien[...]

Tunisie : Mehdi Jomâa, en Algérie pour tenter de renforcer la coopération sécuritaire

Mehdi Jomâa, le chef du gouvernement tunisien, se trouvait mardi en Algérie pour tenter de renforcer la coopération sécuritaire face aux groupes terroristes, quelques jours après une attaque qui[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers