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Aqmi - Mohamed Bazoum : "Nous ne sommes pas tranquilles"

02/05/2012 à 17:09
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Mohamed Bazoum, ancien professeur de philosophie, ministre nigérien des Affaires étrangères. Mohamed Bazoum, ancien professeur de philosophie, ministre nigérien des Affaires étrangères. © AFP

Entré en fonction au plus fort de la guerre en Libye, le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Bazoum, revient sur les conséquences dans la région, et en particulier au Mali, de la chute de Kaddafi.

Fidèle d'entre les fidèles de Mahamadou Issoufou, qu'il connaît depuis plus de vingt ans, numéro deux du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya, parti présidentiel), Mohamed Bazoum, nommé ministre des Affaires étrangères en avril 2011, avait déjà l'expérience de la fonction pour l'avoir occupée entre janvier 1995 et mai 1996. L'ancien professeur de philosophie n'a jamais hésité à s'engager pour défendre la démocratie, que ce soit lors de la Conférence nationale en 1991, en déposant une motion de censure contre l'ex-Premier ministre Hama Amadou en 2007 ou en s'opposant au Tazartché (« continuité » en haoussa, slogan utilisé pour légitimer le maintien de Tandja au pouvoir) en 2009. Ce qui lui a valu plusieurs fois la prison. Depuis un an, cet intellectuel au caractère bien trempé fait valoir le point de vue du Niger avec courtoisie, pragmatisme et fermeté. Notamment sur la crise libyenne, dans laquelle il a toujours marqué son hostilité à une intervention militaire et son refus de procéder à l'arrestation de Saadi Kaddafi, exigée à plusieurs reprises par le Conseil national de transition.

Jeune Afrique : Insécurité, dissémination des armes, rébellion touarègue... L'onde de choc de la chute du colonel Kaddafi continue de se propager. Va-t-elle épargner le Niger ?

Mohamed Bazoum : La situation est inquiétante, mais nous tenons et allons continuer à tenir, en évitant les erreurs et en restant vigilants. Chez nous, la crise libyenne a déjà eu un impact retentissant. De nombreux Nigériens expatriés sont revenus, beaucoup d'armes ont été mises en circulation, nos forces de défense et de sécurité ont eu des accrochages avec des bandes armées hostiles venant de Libye, et nous avons dû déployer notre armée pour couvrir notre vaste territoire, ce qui nous a coûté beaucoup d'argent, que nous aurions aimé dépenser autrement.

Ce n'est pas fini. Le pouvoir central libyen a beaucoup de difficultés à asseoir son autorité face à des tribus organisées en milices qui imposent leur pouvoir sur des fractions du territoire. Les élections prévues risquent d'être insuffisantes pour instaurer un gouvernement légitime aux yeux de la majorité des Libyens.

En outre, on constate un mouvement d'Al-Qaïda au Maghreb islamique [Aqmi, NDLR] vers la Libye, où ses hommes pourraient trouver un espace bien plus avantageux que l'Adrar des Ifoghas au Mali. C'est un pays très riche, on y trouve des armements très sophistiqués et cela permettrait à Aqmi de se rapprocher des populations qu'il vise, à savoir les peuples du Maghreb. Il faut craindre que la fin du régime de Kaddafi, telle que programmée par l'Otan, ne donne un nouveau souffle à Al-Qaïda, pourtant usée en Afghanistan.

La situation risque de donner un nouveau souffle à Al-Qaïda, pourtant usée en Afghanistan.

Le président Issoufou et vous-même aviez mis en garde les Occidentaux contre les risques d'une intervention armée. Estimez-vous que l'Histoire vous donne raison ?

Nous avions dit aux grandes puissances que la feuille de route de l'Union africaine, même si elle était difficile à mettre en oeuvre, restait la meilleure des options et qu'elles devaient avoir le courage de parier sur la négociation. Elles ont choisi l'apparente facilité, qui était de faire partir Kaddafi par la force, bien que nos informations aient indiqué que les risques qui en découleraient seraient considérables. Malheureusement, nous avons eu raison. Nous n'avons pas compris leur cécité. Peut-être la haine du colonel Kaddafi ne leur a-t-elle pas permis de voir la situation de manière froide et lucide.

La rébellion touarègue au Mali, en partie issue de cette crise, risque-t-elle de s'étendre au Niger ?

C'est le discours irrédentiste et sécessionniste proféré par les rebelles au nom de la « targuité » qui nous inquiète particulièrement. Il y a plus de Touaregs chez nous qu'au Mali, vous imaginez donc que nous ne sommes pas tranquilles. Jusqu'à présent, cela se passe plutôt bien au Niger, du fait de plusieurs différences avec nos frères maliens.

D'abord, contrairement aux leurs, nos forces occupent bien le territoire. Ensuite, nous avons eu une gouvernance habile de cette question. Enfin, l'épilogue de la rébellion de 2007 [qui a fait de nombreuses victimes sans que Niamey accorde de concession majeure] y est pour beaucoup. Les ex-rebelles ne sont pas près de l'oublier et doivent maintenant réfléchir par deux fois avant de prendre les armes, alors qu'au Mali les accords d'Alger leur avaient donné l'impression d'une victoire.

Considérez-vous qu'Amadou Toumani Touré (ATT) a été trop faible vis-à-vis d'Aqmi et des rebelles ?

En 2006, ATT s'était fait fort de régler la rébellion touarègue par la négociation. Depuis, et c'est aussi l'une des conséquences des accords d'Alger, l'État malien a été relativement absent de la partie septentrionale du territoire, ce qui a permis à Aqmi de conforter sa position.

Peut-être s'agit-il d'erreurs de la part des autorités maliennes, dont elles ont fait les frais. Au Niger, nous n'avons jamais permis à quiconque de prendre pied dans les montagnes de l'Aïr, qui offrent pourtant un refuge tout à fait propice.

Est-il envisageable qu'Aqmi utilise le territoire nigérien pour réaliser une « jonction » avec Boko Haram, qui ensanglante le nord du Nigeria ?

Nous sommes conscients que notre territoire peut servir de base arrière aux terroristes de Boko Haram. Et un faisceau d'indices indique très clairement qu'ils l'utilisent.

Nous avons arrêté plusieurs personnes en possession de produits indiquant des intentions malveillantes et avons aussi appréhendé des suspects qui se rendaient au Mali pour y suivre des entraînements avec Aqmi, ou d'autres qui en revenaient. Il nous semble toutefois que leurs actions sont liées à la politique nigériane et devraient rester confinées à ce pays.

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Propos recueillis à Niamey par Pierre Boisselet

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