Dans un ouvrage pour le moins percutant, Bruno de Cessole, spécialiste des belles-lettres féru de philosophie, analyse les ressorts cachés du djihadisme.
Personnage incontournable de la petite république des lettres françaises, éminente personnalité d'un émirat littéraire appelé Saint-Germain-des-Prés, Bruno de Cessole est surtout connu comme écrivain - il a obtenu en 2009 le prix des Deux Magots pour son roman L'Heure de la fermeture dans les jardins d'Occident - et comme critique littéraire à la Revue des deux mondes, à L'Express, aux Lettres françaises et aujourd'hui à Valeurs actuelles, dont il dirige les pages culturelles.
Pour le faire sortir de sa réserve de spécialiste des belles-lettres, il a fallu une succession de chocs de grande ampleur : l'effondrement du communisme et sa lointaine réplique - c'est du moins ainsi qu'il l'analyse -, l'attentat du 11 Septembre. Dans un petit essai percutant, dont le style impeccable rappelle constamment qu'il est l'oeuvre d'un écrivain, et non d'un politologue - et encore moins d'un politicien -, Bruno de Cessole prononce une étrange oraison funèbre à Ben Laden. L'homme qui a inventé Al-Qaïda, demande-t-il, n'a-t-il pas été lui-même fabriqué par l'Occident ? Cette question nous a donné envie de lui en poser d'autres.
Jeune Afrique : Vous paraissez soutenir l'idée que si Ben Laden n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer.
Bruno de Cessole : Vous connaissez, bien sûr, la théorie léniniste sur les « idiots utiles » qui, persuadés d'oeuvrer pour la bonne cause, servent inconsciemment les desseins d'une idéologie ou d'une puissance qui ont su les manipuler ou les intoxiquer à leurs fins. Sous un certain angle, Oussama Ben Laden a été « l'idiot utile » des États-Unis et de l'Occident, en souffrance d'une « croisade » depuis l'effondrement de l'empire soviétique et qui cherchaient un ennemi emblématique contre lequel réaffirmer leurs valeurs et défendre leurs intérêts. Bien que ses visées aient été exactement contraires, le chef d'Al-Qaïda, à son corps défendant, a fourni aux Occidentaux un bouc émissaire rêvé. De manière assez provocante, je soutiens que Ben Laden a représenté une chance de salut pour les Occidentaux, chance qu'ils ont à un moment suscitée mais que, malheureusement pour eux, ils n'ont pas su exploiter à bon escient ni durablement.
Vous semblez interpréter l'émergence d'Al-Qaïda, la montée du terrorisme, non point comme le résultat d'un fanatisme religieux, mais plutôt comme une manifestation nihiliste.
Notre époque a vu croître une montée globale de la violence, dont le terrorisme n'est qu'une composante, la plus spectaculaire. À l'origine du terrorisme, je pointe le phénomène du ressentiment, mis en évidence par Nietzsche et bien analysé par Max Scheler. Cette forme de pathologie, qui culmine dans la négation de l'existence de l'autre, doit trouver un exutoire pour éviter l'infection du refoulement. Pour les tenants du djihadisme, le terrorisme, cette arme des faibles et des humiliés, représente l'exutoire le plus efficace, le plus facile aussi. Mais, à l'arrière-plan du terrorisme, gît ce « mal du siècle » contemporain : le nihilisme. Perte du sens moral et effacement de la frontière entre le bien et le mal, aspiration à la destruction de tout, autant par haine de l'autre que par dégoût de soi, détournement de l'énergie vitale vers une pulsion de mort, attraction du vertige du néant, ces éléments constitutifs du nihilisme sont discernables dans le terrorisme actuel, dont les promoteurs sinon les exécutants savent, au tréfonds d'eux-mêmes, qu'il ne saurait être, à plus ou moins long terme, qu'une stratégie de perdants.
Vous vous référez plus souvent à Nietzsche qu'à Bush père ou fils, et faites davantage appel à Plutarque qu'à Obama. À mêler ainsi philosophie et politique, ne craignez-vous pas d'être atteint du syndrome BHL ?
Ce petit livre n'est pas un essai géopolitique conjoncturel, mais se veut une réflexion historique et philosophique sur l'affrontement de deux formes de ressentiment et de nihilisme à l'oeuvre dans cette période de l'Histoire. Il était donc normal que je fasse davantage référence à Nietzsche et à Heidegger, à Max Scheler et à René Girard, à Plutarque et à Georges Sorel, sans oublier Hegel et Dostoïevski, qu'à Bush père et fils et à Barack Obama. Est-ce là témoigner d'un syndrome BHL ? J'ai la faiblesse de ne pas le penser.
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Propos recueillis par Jean-Louis Gouraud.

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