D'origine égyptienne, Youssef al-Qaradawi, 86 ans, a été déchu de sa nationalité sous Nasser.
© Karim Jaafar/AFP
En pleine campagne présidentielle et après la tuerie de Toulouse, le "télécoraniste" d'Al-Jazira, Youssef al-Qaradawi, a été déclaré persona non grata en France par Nicolas Sarkozy. Mais est-il aussi extrémiste que certains de ses propos le laissent croire ?
Premier acte, le 23 mars. Le Front national demande des explications au ministère français de l'Intérieur à propos de la présence de Youssef al-Qaradawi à la 29e Rencontre annuelle des musulmans de France, prévue du 6 au 9 avril au Bourget. Le parti d'extrême droite cite des déclarations passées du « télécoraniste ». Florilège : « L'homme peut corriger sa femme, mais en évitant de la battre trop fort ou de la frapper au visage », « Allah a toujours imposé des châtiments aux Juifs, la dernière fois par Hitler, même si les Juifs l'ont beaucoup exagéré »... Des extraits qui donnent du cheikh l'image d'un dangereux extrémiste.
Deuxième acte, le 26 mars. « J'ai indiqué à l'émir du Qatar que ce monsieur n'était pas le bienvenu sur le territoire de la République française. » Par ces termes, Nicolas Sarkozy annonce, sur France Info, sa décision de bannir Youssef al-Qaradawi et « un certain nombre de gens qui tiennent, ou qui voulaient tenir, des discours qui ne sont pas compatibles avec l'idéal républicain ». Moins d'une semaine après le drame de Toulouse et son dénouement tragique (Mohamed Merah, auteur de sept meurtres et se réclamant d'Al-Qaïda, a été abattu le 22 mars), le président français veut faire preuve d'autorité.
Troisième acte, le 29 mars. Un communiqué conjoint des ministres des Affaires étrangères et de l'Intérieur, Alain Juppé et Claude Guéant, précise la liste des quatre personnes interdites d'entrée et de séjour pour des propos « qui appellent à la haine et à la violence et portent gravement atteinte aux principes de la République ». On y apprend au détour d'une phrase que Youssef al-Qaradawi, quant à lui, a finalement « renoncé à venir ». Les apparences sont sauves, et l'affront public fait à une personnalité de premier plan, réputée très proche de l'émir Hamad Ibn Khalifa Al Thani et disposant d'un passeport diplomatique qatari, n'ira donc pas jusqu'à la crise avec un pays ami.
"La charia et la vie"
Mais qui est cet homme qui s'invite à son insu dans la campagne présidentielle française ? D'origine égyptienne, déchu de sa nationalité sous Nasser, Youssef al-Qaradawi, 86 ans, est le présentateur de la célèbre émission « La charia et la vie », diffusée sur Al-Jazira. Une semaine après la chute de Hosni Moubarak, sa harangue, place Al-Tahrir, signalait le retour en force des islamistes parmi les révolutionnaires égyptiens. Qaradawi vient d'ailleurs d'adresser aux Frères musulmans une supplique pour nommer un candidat unique à la prochaine élection présidentielle, signant sa missive d'un « Votre frère » sans appel. Pourtant, s'il est souvent critiqué par les intellectuels laïcs musulmans, il est davantage encore la cible des salafistes, qui jugent ses fatwas trop conciliantes.
Proche conseiller de Cheikha Moza, l'épouse de l'émir du Qatar, l'influent prédicateur télévisuel est en réalité un défenseur emblématique du courant modéré, la Wasatiya, qu'il a théorisée dans une centaine d'ouvrages. Auteur prolifique, à la fois savant et rhéteur, le cheikh d'Al-Jazira est aussi très écouté en Europe. Il ne s'oppose pas à la modernité et ne prône pas la violence terroriste. Sauf en cas de légitime défense, notamment face à l'occupation, israélienne en particulier. Après avoir justifié les attentats-suicides en Palestine en 2001, il a clairement condamné les attentats du 11-Septembre. Depuis, il a souvent polémiqué avec les théoriciens d'Al-Qaïda, qu'il invite à faire leur autocritique. Une ligne plus politique que théologique, donc, et qui tranche avec les propos accablants dont s'est ému le landerneau français.

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