Pour 3 euros, des femmes vivant dans la précarité peuvent bénéficier d'un rendez-vous beauté.
© Vincent Fournier/J.A.
Koura Keita, Malienne de 38 ans, coordonne les activités d'un salon de beauté social dans le 18e arrondissement de Paris.
Bien qu'inondées de soleil, les rues de la Goutte-d'Or (Paris) sont glaciales en ce mois de février. Il est 9 h 15, et Koura Keita arrive d'un pas pressé, sourire aux lèvres. Elle s'excuse pour son retard et, tout de suite après avoir ouvert le rideau métallique du salon Joséphine, elle allume des bougies parfumées, change l'eau des fleurs, arrange les piles de magazines. Les clientes de ce salon de beauté ont toutes un point commun : elles vivent dans la précarité. Ce sont des chômeuses, des victimes de violences, des SDF, des mères élevant seules leurs enfants. La fondatrice de l'association Joséphine pour la beauté des femmes, Lucia Iraci, les accueillait autrefois le dernier lundi de chaque mois dans son très chic salon de coiffure de Saint-Germain-des-Prés. En mars 2011, elle a décidé d'ouvrir pour elles cet espace, cinq jours sur sept, à quelques mètres de la station de métro Barbès-Rochechouart.
Koura Keita supervise aujourd'hui la bonne marche de ce salon de beauté social, le seul existant en France, qui est notamment sponsorisé par L'Oréal et Gemey-Maybelline, des partenaires qui offrent shampoing, maquillage et produits de beauté.
Le matin, Koura Keita passe ses coups de fil importants : après, elle n'aura plus le temps. À longueur de journée, elle reçoit, écoute, rassure et encourage. Son bureau est le passage obligé pour toute nouvelle cliente. Lors d'un entretien individuel, il faut fournir relevés de RSA (revenu de solidarité active) ou justificatif d'allocations chômage, précieux sésames pour décrocher un rendez-vous beauté facturé seulement 3 euros, un de plus par soin supplémentaire (manucure, épilation). « Le but est de leur redonner l'estime d'elles-mêmes et du courage pour repartir sur le marché du travail », explique Koura, enthousiaste. « Venir ici leur donne l'occasion de sortir de leur isolement. On les bichonne, on leur refait une beauté de la tête aux pieds ! »
Lorsqu'elle a rencontré Lucia Iraci, il y a deux ans, elle travaillait au Samu social et animait la « maison des femmes », un logement pour 1 euro par jour dans un centre d'hébergement d'urgence, à Montrouge. Le courant est passé. L'une a parlé de son parcours, l'autre de son projet, et elles ne se sont plus quittées.
Le social, Koura Keita connaît bien. Elle s'y est investie très tôt. « Le fait d'être au salon Joséphine, c'est la continuité de mon expérience, mais c'est aussi l'aboutissement de tout ce que j'ai reçu », explique-t-elle. Tout a commencé en 1994, au Mali, quand on lui a présenté la coordinatrice d'Autremonde, une association française fraîchement débarquée dans la région. Mue par une « envie d'être utile », Koura a décidé de s'engager sans avoir achevé son BTS de comptabilité. « Je n'avais jamais fait d'humanitaire, c'était un concept nouveau pour moi », insiste-t-elle. Sans en souffler mot à ses parents, elle a quitté Kita, son village de naissance, pour Lani Touka, situé dans la même région de Kayes. « Mes parents n'auraient pas compris. Pour eux, il fallait que je reste à la maison. À l'époque, je ne me voyais pas dans le rôle traditionnel de la femme malienne, j'étais assez rebelle », raconte la femme de 38 ans. Avec son énergie débordante, elle est parvenue à convaincre les villageoises de suivre des formations afin de compléter leurs diplômes de sage-femme, d'institutrice, d'infirmière, jusque-là nullement valorisés. Depuis, le village a servi d'exemple pour tous ceux où Autremonde agit et il demeure l'étape obligée de chacun de ses voyages au Mali - au moins une fois par an.
À mesure qu'elle avance dans son récit, Koura Keita ravive de profonds souvenirs. Le plus lumineux : son grand-père Soulago Keita, ancien tirailleur sénégalais, chasseur, guérisseur et chef de village, aujourd'hui disparu, qui la chérissait par-dessus tout. Elle raconte qu'avant d'entamer son dîner il attendait toujours le passage du dernier train susceptible de déverser d'ultimes voyageurs affamés. « Ma générosité, c'est l'héritage qu'il m'a laissé », affirme-t-elle. Tous les mois, elle retrouve ses frères, soeurs et cousins établis dans la capitale française. Elle tient beaucoup à ces rencontres, qui lui permettent de garder présente sa culture malienne. Pourtant, cela fait deux mois qu'elle n'y a pas participé, et elle n'a pu se rendre au Mali cette année. « Je suis prise par le temps », se justifie-t-elle. Installée en France de façon définitive, en 1998, « pour des raisons personnelles », elle a beaucoup sillonné l'Hexagone, qu'elle fait découvrir à ses enfants de 9 et 3 ans. « Je me suis adaptée à la culture, mais je n'ai pas oublié mes racines », assure-t-elle. À Joséphine, Koura Keita ne compte pas ses heures. Et l'association envisage même l'ouverture de salons à Tours, Saint-Denis et Valenciennes.

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