Tunis, fin mars. Le pays semble coupé en deux. D'un côté, ceux qui voient en l'islam politique la solution à tous les maux, le saint pilier d'une nation qui cherche son identité, le fanal qui leur évitera écueils et tempêtes dans cette traversée à hauts risques qu'est l'après-révolution. De l'autre, ceux qui se dénomment eux-mêmes les « progressistes », attachés à un État séculier, sinon laïque, que les discours religieux et le rigorisme moral en vogue inquiètent et que les multiples dérapages de quelques fous d'Allah, qui ont oublié que la tolérance est une vertu cardinale de l'islam, effraient.
Une bipolarisation de la société tunisienne chaque jour plus marquée, sur fond de défiance réciproque et de démonstrations de force savamment organisées. Un jour, par exemple le 8 mars, date de la célébration de la Journée de la femme, les anti-islamistes défilent, nombreux, pour mettre leurs concitoyens en garde, dénoncer la dérive que connaît leur pays, refuser que leur Constitution future évoque la charia comme source de droit et défendre les acquis des femmes et le code du statut personnel. Quelques jours plus tard, sur l'avenue Habib-Bourguiba, près de 4 000 salafistes leur répondent. L'agressivité est palpable. Chaque camp tente de tester les limites de l'autre. Heureusement, le chef de l'État, Moncef Marzouki, dans un discours poignant prononcé à l'occasion de la fête de l'indépendance, le 20 mars, a tenu à rappeler que « la nation ne saurait se construire d'une seule couleur ni d'une seule matière, elle est diverse et plurielle par essence ». Sera-t-il entendu ?
Un récent sondage (institut Sigma Conseil, étude de mars 2012) vient confirmer cette fracture : 50,9 % des personnes interrogées craignent l'extrémisme religieux. Et, plus surprenant mais tout aussi significatif, apparaît un troisième camp, silencieux mais réel : celui des citoyens qui ne se reconnaissent ni dans les uns ni dans les autres - ni dans aucun parti politique, d'ailleurs. Ils représentent, tenez-vous bien, 48,8 % des sondés, soit quasiment la même proportion que celle des électeurs qui ne se sont pas rendus aux urnes le 23 octobre dernier. Ceux que personne au sein de l'échiquier politique pléthorique né après le 14 janvier ne songe à séduire ou à convaincre. Ceux qui n'ont qu'un souci en tête : leur bien-être dans une Tunisie réconciliée qui offre des perspectives à ses enfants, de l'emploi, du développement, améliorera leur pouvoir d'achat, rongé par la flambée des prix, et cessera de mettre sur le tapis ce débat sans fin sur l'identité tunisienne.
Ils ne s'intéressent plus au passé, ni à « qui a fait quoi » sous Ben Ali, ni aux querelles de leadership. Ils veulent qu'on leur parle d'avenir, de projets, de leur place dans le monde, de ce qui forgera la Tunisie de demain. Ils ne supportent plus ce dialogue de sourds et les provocations de tous bords. Mais cette troisième Tunisie qu'ils incarnent est superbement ignorée par les deux premières. Jusqu'à quand ?

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