Extension Factory Builder

France - Algérie : les accords d'Évian, d'hier à aujourd'hui

12/03/2012 à 17:55
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Benjamin Stora, historien, spécialiste du Maghreb et Renaud de Rochebrune, journaliste et écrivain.

Que s'est-il vraiment passé le 19 mars 1962, avec l'entrée en vigueur des accords d'Évian ? Pour les pieds-noirs, ils signifient que la France et, surtout, son armée vont se retirer d'Algérie, puisqu'il y aura un référendum, donc l'indépendance. Ainsi s'annonce la fin d'une histoire, celle de l'Algérie française. D'où une très grande inquiétude, une grande angoisse. La seule question qu'ils se posent alors : faut-il partir ? Pour les appelés du contingent, ces accords provoquent en revanche une énorme explosion de joie. Car ils veulent dire tout simplement : c'est fini, on rentre à la maison.

Pour les combattants algériens de l'intérieur, la plupart ne sont tout simplement pas au courant. Ils mettront plusieurs jours, certains plus, à apprendre l'existence du cessez-le-feu. En revanche, du côté de l'« armée de frontières », on apprend instantanément l'issue d'Évian. Les soldats comme tous les réfugiés sont contents. La perspective de la réouverture prochaine de la frontière est ce qui les intéresse le plus : on pourra bientôt rentrer en Algérie.

Du côté des dirigeants militaires, en revanche, tous ne se réjouissent pas. Le chef de l'état-major général (EMG), Houari Boumédiène, se déclare opposé aux accords. Il estime que c'est un mauvais compromis, que l'on ne devait pas négocier de cette façon, qu'il s'agit d'une ruse des Français pour rester en Algérie. L'armée française ne va-t-elle pas continuer de se maintenir dans une partie du Sahara et à Mers el-Kébir ? Mais cette attitude s'explique aussi par le fait que l'EMG n'est alors pas en position de force face au Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et veut gagner du temps. D'autant que les militaires, très nationalistes et très méfiants vis-à-vis de la France, n'ont pas été associés directement aux négociations et ne peuvent alors se prévaloir de la victoire.

La plupart des politiques algériens, en particulier Krim Belkacem et Benyoucef Benkhedda, sont pour leur part favorables à ces accords. On a obtenu ce qu'on voulait, disent-ils, avec ce référendum d'autodétermination qui va amener l'indépendance, d'autant qu'on a évité le risque de la partition puisqu'on garde le Sahara - cette partition étant le principal point sur lequel pouvaient achopper les négociations.

Et après ? Au lendemain des accords, il n'y a aucune manifestation de joie dans les rues en Algérie. Tout le monde reste terré chez soi, notamment parce que l'OAS [Organisation de l'armée secrète, NDLR], qui pense que le 19 mars a marqué le début d'une autre guerre, contre-révolutionnaire, se déchaîne. Les Algériens se demandent si le référendum aura bien lieu, si ce n'est pas pour Paris surtout un moyen de gagner du temps. La grande majorité des pieds-noirs, après la fusillade la rue d'Isly, le 26 mars 1962, où plusieurs dizaines d'entre eux sont tués par l'armée française, se rend vraiment compte que c'est le début de la fin. Dès avril-mai, les « Européens » prennent d'assaut les bateaux et les avions vers la métropole. L'OAS perd son soutien populaire. Elle continue les attentats, mais la situation lui échappe. Sa tentative de négocier avec le FLN [Front de libération nationale] en juin ne donnera aucun véritable résultat.

Que représentera le 19 mars après la guerre ?

En France, la commémoration sera portée à bout de bras pendant une trentaine d'années par les associations d'anciens combattants. Du côté des Algériens, les négociateurs et le GPRA se félicitent de l'issue des pourparlers. Quant aux militaires, on le sait, ils n'ont aucune raison de célébrer cette date, qui n'est en fin de compte pour aucun Algérien celle de la fin de la guerre.

Aujourd'hui ? En France, la commémoration est très contestée, puisque les accords n'ont pas marqué la fin des violences. En Algérie, la date est encore moins consensuelle. Parce que l'OAS a poursuivi ses actions meurtrières. Mais aussi et surtout parce que les dirigeants, à commencer par Houari Boumédiène, qui ont pris le pouvoir après l'indépendance en l'emportant sur le GPRA, n'ont jamais eu envie que l'on parle d'Évian. Voilà pourquoi, en Algérie, la seule date incontestée à célébrer reste celle de l'indépendance « officielle ». Que l'on commémore, depuis cinquante ans, le 5 juillet.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Forum-Tribunes Article suivant :
Burkina Faso : le potentiel est là

Forum-Tribunes Article précédent :
Pour une refondation de la démocratie sénégalaise

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Algérie

Constitution algérienne : le retour de la limitation à deux mandats présidentiels ?

Constitution algérienne : le retour de la limitation à deux mandats présidentiels ?

L'avant-projet de Constitution algérienne prévoit un retour à une limitation du nombre de mandats présidentiels à deux. Entre autres choses.[...]

Algérie : haro sur le divorce !

À l'occasion de la Journée de la femme, Abdelaziz Bouteflika a appelé son gouvernement à réviser le code de la famille. Notamment certaines dispositions particulièrement[...]

Algérie : le secteur automobile marque le pas

Fréquentation en baisse, ventes modestes, le Salon de l'automobile d'Alger qui vient de s'achever a été à l'image du marché : en recul progressif depuis les années fastes de 2011-2012.[...]

Algérie : le procès de l'autoroute Est-Ouest reporté au 19 avril

Le tribunal criminel d'Alger a décidé, mercredi 25 mars, de reporter le procès de l'affaire de l'autoroute Est-Ouest au 19 avril. Explications.[...]

Robert Mugabe en visite d'État en Algérie

Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, est arrivé hier à Alger pour une visite d'État de trois jours, à l'invitation du président algérien, Abdelaziz Bouteflika.[...]

Algérie : Yacef Saadi et son compte en Suisse

 Héros de la guerre d'indépendance de l'Algérie, le sénateur Yacef Saadi est détenteur d'un compte bancaire ouvert en Suisse en avril 2006. "Jeune Afrique" présente en[...]

Mali : la résolution de la crise du Nord, thème officieux de la visite officielle d'IBK à Alger

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a entamé dimanche un voyage officiel de trois jours en Algérie. Il sera particulièrement question du fragile processus de paix malien, dans lequel Alger[...]

Algérie : Cheikh Sidi Bémol Broc'n'roll

Derrière ce pseudonyme, Hocine Boukella, chanteur et guitariste kabyle qui défend des influences orientales et occidentales.[...]

Accords d'Évian : 53 ans après, les nostalgiques de l'Algérie française ne digèrent toujours pas

En France, la signature des accords d’Évian continue d’obséder les nostalgiques de l’ordre colonial. À leur tête, Robert Ménard, le maire d’extrême droite de[...]

Les Algériennes sceptiques devant la nouvelle loi contre le harcèlement de rue

Depuis le 5 mars, le harcèlement des femmes dans les lieux publics est illégal en Algérie. Pourtant, les victimes de ce phénomène doutent de l'application réelle de la nouvelle loi.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces