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Saïd Mahrane, la lettre au père

08/02/2012 à 18:02
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Teint hâlé malgré la grisaille, Saïd Mahrane a tout du bobo parisien. Teint hâlé malgré la grisaille, Saïd Mahrane a tout du bobo parisien. © Jean-Marc Gourdon

Journaliste politique spécialiste de la droite française, Saïd Mahrane, enfant d'immigrés algériens, a enquêté sur ses racines "pour mieux tenir debout".

Il y a un piège Saïd Mahrane. Souriant, affable, bel homme, le journaliste de l'hebdomadaire français Le Point pourrait passer pour un homme lisse, prévisible, gâté par la vie. Habillé d'un jean et d'une élégante chemise à carreaux, le teint hâlé malgré la grisaille, il a tout du bobo parisien. Il a réussi mais ne s'en vante pas ; il aime son métier mais consacre du temps à ses loisirs et à sa compagne. « Je n'ai jamais eu de fascination pour les journalistes. Je voulais d'abord aider ma mère », explique-t-il. À 33 ans, Saïd Mahrane n'est pas un rebelle, mais un bon fils dont la mère découpe encore chaque article paru avec émotion.

Pour déjouer le piège, sans doute faut-il se plonger dans son dernier livre, C'était en 58 ou en 59..., paru chez Calmann-Lévy. Non, il ne s'agit pas d'un énième livre sur Sarkozy, Carla ou la dérive de la droite. Ce spécialiste de l'Élysée, de l'UMP et du Front national, qui côtoie les grands de ce monde et recueille leurs confidences, s'est penché sur le destin d'un illustre inconnu : son père. Arrivé d'Algérie dans les années 1950, Mohamed Mahrane s'installe à Paris, dans le 3e arrondissement, où il travaille dans un restaurant. Comme beaucoup d'immigrés de cette génération, c'est un homme taiseux, discret, qui n'exprime guère ses sentiments. Ses quatre fils ne savent rien de sa jeunesse et, en particulier, de son rôle pendant la guerre d'Algérie. « Je reste très frappé par le sort de cette génération de migrants, qui a souvent rasé les murs et qui, du coup, n'a pas toujours su faire oeuvre de transmission à l'égard de ses enfants », explique Saïd.

À 13 ans, le jeune Saïd bouscule son père. Après une altercation avec un camarade de classe d'origine marocaine qui l'a traité de « fils de harki », il lui demande de raconter son histoire. Saïd achète un beau cahier rouge et note avec avidité le récit auquel son père consent finalement. Mais à peine entamée, l'histoire prend fin. Le père meurt un dimanche de 1991 et laisse Saïd face à une page blanche. Dans cette famille où la pudeur semble couler dans les veines, on ne parle pas de cette disparition. « Pendant dix ans, je n'ai jamais évoqué sa mort. Avec mes frères, nous lui rendions des hommages discrets, silencieux », raconte-t-il. Mais l'adolescence arrive, et avec elle son lot de questions existentielles. L'Algérie, qui n'était jusque-là qu'un lieu de vacances ensoleillées, devient subitement un objet de curiosité. Ni tout à fait algérien ni tout à fait français, Saïd Mahrane connaît ce conflit classique chez tous les fils d'immigrés : « En gros, je me demandais si j'étais le descendant d'Abdelkader ou de Vercingétorix. »

Devenu journaliste, rodé au travail d'enquête, il décide de reprendre son cahier et de partir sur les traces de son père. « J'ai cherché à me greffer des racines pour mieux tenir debout », explique-t-il. Une démarche qui, croit-il, serait salutaire pour tout enfant d'immigré désireux de comprendre son histoire et de s'intégrer. « Faire ce travail m'a permis d'aborder l'histoire complexe de l'Algérie, de me rendre compte qu'il n'y avait pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre. » Mais Mahrane ne se prétend le porte-voix de personne. S'il est persuadé que la transmission est nécessaire, il ne cherche pas à donner des leçons. D'ailleurs, il s'est toujours tenu à distance des clubs et autres réseaux de « beurgeois », qui l'ont pourtant approché, lui, enfant d'un milieu populaire devenu journaliste respecté. « C'est vrai, mon parcours est exemplaire, et je me pince tous les matins pour y croire. Qu'un garçon qui a grandi comme moi côtoie aujourd'hui le président, les ministres et des énarques qui ont bac +30, c'est étonnant ! » s'amuse-t-il. D'ailleurs, il reconnaît n'avoir pas toujours maîtrisé les codes de ce monde-là et avoir souffert, comme le disait Philippe Séguin - pupille de la nation devenu président de la Cour des comptes -, du « complexe du petit chose ».

Ce n'est ni dans son livre ni dans ses articles : c'est dans ce qu'il ne dit pas que se trouve tout le mystère de Saïd Mahrane. Le livre l'évoque à peine, comme une ombre silencieuse, et pourtant sa mère est sans aucun doute sa plus grande héroïne. Pudeur oblige, il n'a pas écrit la suite de l'histoire, où la jeune veuve prend en charge ses quatre fils dans un modeste studio du Marais. Lorsqu'il l'évoque, le journaliste a du mal à dissimuler ses émotions. Cette femme, longtemps sans papiers, a travaillé au noir, alternant ménages et gardes. « Elle vivait cloîtrée, avec la peur au ventre. Je me souviens de la pression de sa main quand on croisait un facteur. À l'époque, ils avaient des képis. » Lui s'est toujours senti dans l'obligation d'avoir de bonnes notes et de ne pas faire une bêtise qui risquerait de créer des problèmes à sa mère. Après le lycée et la fac de lettres de Jussieu, il a travaillé un an comme vendeur de chaussures pour économiser les 5 000 euros nécessaires à son inscription dans une école de journalisme. Il a dû abandonner au bout de un an, faute de moyens.

Il n'empêche : d'abord pigiste au Figaro, il est entré au service politique du Point en 2005. « Lorsque j'ai été engagé, j'ai demandé en riant à Franz-Olivier Giesbert s'il voulait prendre un vrai risque ou seulement remplir son quota d'immigrés. Il l'a mal pris. C'est quelqu'un qui croit dans la valeur mérite. » À ceux qui lui prédisent un bel avenir, il répond par un sourire entendu. « Je suis très content. Mais si cela devait s'arrêter, je m'en remettrais. » La peur, sans doute, de s'accrocher à quelque chose qui peut brusquement cesser, comme s'est arrêtée la voix du père, brutalement, un dimanche matin.

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