Le juriste sénégalais Babacar Gueye, professeur de droit constitutionnel à l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, dresse le bilan des douze années au pouvoir du président sénégalais Abdoulaye Wade.
Jeune Afrique : Quel regard portez-vous sur le bilan de Wade en matière de démocratie ?
Babacar Gueye : Ce qui reste avant tout, c'est l'instabilité gouvernementale. Wade a eu six Premiers ministres, Abdou Diouf, en vingt ans, n'en avait eu que trois. Sans compter les incessants remaniements ministériels. Un ministre a été démis deux jours après avoir été nommé ! En outre, les gouvernements pléthoriques ont provoqué de nombreux chevauchements de missions et un certain flou quant au rôle de chacun. Enfin, je constate que Wade a fait du ministère de l'Intérieur, chargé des élections, un ministère très politique, alors qu'il était habituellement dirigé par un homme neutre.
Et les nombreuses modifications de la Constitution sénégalaise, étaient-elles justifiées ?
Il y en a eu 17 en huit ans. En moyenne, une tous les six mois ! Ce n'est pas une nouveauté : Diouf et Senghor l'avaient modifiée chacun une vingtaine de fois. Mais c'est trop. Certaines de ces modifications ne répondaient pas à une nécessité pour la République, mais à un besoin partisan. L'exemple le plus flagrant concerne le mandat du président de l'Assemblée nationale, passé de cinq à un an pour se débarrasser de Macky Sall [en 2008, NDLR]. Et comment expliquer qu'en 2001 on ait réduit le mandat présidentiel de sept à cinq ans, avant d'y revenir en 2008 ? Comment expliquer la création, en 2008, d'un poste de vice-président, qui n'a jamais été pourvu depuis ?Le président n'a pas respecté la Constitution et, avec Wade, on a assisté à une banalisation des institutions.
La presse et l'opinion sont libres, mais la justice n'est pas encore totalement indépendante.
Le président Wade n'a-t-il pas également modifié le rapport de la République avec les confréries religieuses ?
Oui, et c'est très grave. Après avoir été élu en 2000, il s'est rendu à Touba [le coeur du pouvoir mouride], où il a été filmé à genoux devant le khalife général assis dans son fauteuil. Cela a donné l'image très négative - et nouvelle - d'une République s'abaissant devant la religion. Puis il a proclamé son appartenance à cette confrérie et a lancé des menaces contre les chrétiens. Tout cela a créé la zizanie au sein des confessions, les dressant les unes contre les autres.
Mais en matière de libertés publiques, Wade a été très libéral : la presse, par exemple, en a largement profité...
C'est exact. La presse et l'opinion sont libres, mais la justice n'est pas encore totalement indépendante.
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Propos recueillis à Dakar par Rémi Carayol

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