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Un combat commun pour des frontières peut-il créer une identité ouest-africaine ?

19/02/2013 à 11:54
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Professeur de géographie politique, Université Bordeaux 3.

On a souri en entendant un haut responsable malien solliciter l’aide de la France en rappelant que les Alliés étaient venus la délivrer du joug nazi. On a également souri en voyant l’accueil réservé par les Maliens aux soldats français libérateurs. On a un peu froncé les sourcils en écoutant François Hollande parler du remboursement de la dette due aux tirailleurs africains de la seconde guerre mondiale, mais, après tout, pourquoi ne pas évoquer un juste retour des choses ? Ne serait-ce que parce qu’il est très rare que l’histoire s’offre un petit retour en arrière pour corriger des injustices ou des erreurs de parcours.

Dans ce domaine à la marge de l’utopie, le chantier serait immense. Mais la crise malienne a surligné – le terme est bien choisi – la responsabilité des traceurs de frontières. Pourquoi les Touaregs du Mali se sentent-ils autant à l’étroit dans la figure territoriale géométrique qui leur a été imposée au moment des indépendances ? D’abord, certes, parce que le concept de frontière linéaire balisée sur le terrain est totalement étranger à leur culture, comme à celle de tous les nomades. Mais aussi parce que le passage de l’Afrique occidentale française à l’Afrique de l’Ouest indépendante s’est traduit par la confirmation d’un découpage dont on n’a pas fini de déplorer les funestes effets.

Pour autant, les frontières issues de la colonisation étant devenues intangibles de par la volonté de l’ex-Organisation de l’Unité africaine, on ne va pas revenir – du moins pas maintenant – sur ces mauvais tracés, et notamment sur la ou les circonscription(s) des Touaregs. Pour l’heure, les frontières restent des limites qu’il ne faut pas franchir.

Les pays du Nord ont bien connu ce genre de situation, et ils se sont maintes fois battus pour défendre leurs territoires. Georges Pérec se demandait à juste titre combien de millions d’hommes étaient morts pour des frontières. En même temps, ceux qui en revenaient vivants avaient développé dans le sang mais aussi dans la fraternité des armes un sentiment d’appartenance qu’on nommait à l’époque patriotisme, ou nationalisme. En fait, au cœur de la nécessaire solidarité qui les animait, les hommes se découvraient souvent des points communs, des éléments constitutifs d’une identité commune.

Aujourd’hui, un combat commun se dessine et il semble tout aussi indiscutable que l’était la lutte contre le colonisateur.

Sur le continent africain, à l’exception – notable – des pays ayant conduit une guerre de libération, et des élites de la diaspora, l’anticolonialisme n’a guère été structurant et n’a pas construit l’idéologie unificatrice que souhaitait sans doute Kwamé Nkrumah. Or, aujourd’hui, un combat commun se dessine et il semble tout aussi indiscutable que l’était la lutte contre le colonisateur. Il s’agit de chasser des étrangers du territoire malien, donc ouest-africain, au motif, d’une part, que ce sont des envahisseurs et, d’autre part, qu’ils véhiculent une idéologie totalitariste inacceptable non seulement par les premiers concernés (les Maliens) mais également par les Africains de l’Ouest et par l’ensemble de la communauté internationale.

Alors on se prend à rêver à cette armée de la Cedeao venant soutenir l’un de ses membres dans sa résistance et dans sa reconquête. On imagine ces milliers d’hommes répétant : « Nous sommes tous maliens », y compris les Tchadiens, toujours réticents à l’idée d’appartenir à l’Afrique centrale. Et, dans ce combat mythique, nulle ombre au tableau, puisqu’il ne s’agit pas de défendre un régime ou un dictateur, comme souvent, mais de se battre pour des valeurs : la liberté, la laïcité, l’intégrité du territoire.

Hélas, on constate que la mise en ordre de marche pour ce dessein commun traîne en longueur. C’est dommage. D’abord pour l’image : quoi de plus exaltant que de voir défiler dans les cités maliennes libérées des soldats venus de toute l’Afrique de l’Ouest tous drapeaux mêlés ? Et ensuite pour la construction de l’avenir, à la fois scellée dans l’action commune et  dans l’apprentissage du maintien de la paix, dans le respect de toutes ses règles rappelées – hasard de la cohabitation militaire – par les troupes françaises, dont on sait depuis l’affaire Mahé qu’elles ne sont pas à l’abri de la justice en cas d’exactions. Cela restaurerait la confiance populaire dans les armées africaines.

Et puis ce serait le moment de refonder la Cedeao sur ses bases d’origine : une communauté économique dont la dimension sous-régionale semble, à la réflexion, davantage adaptée que l’Afrique tout entière aux défis de la mondialisation. Définir enfin une vision partagée – le terme serait valorisé – de ce que sera l’avenir de l’Afrique de l’Ouest à l’horizon 2020 deviendrait un objectif encore plus légitime, dès lors que les peuples se seraient battus ensemble pour défendre leur frontière.

« Aucune carte du monde n’est digne d’un regard si l’utopie n’y figure pas », disait Oscar Wilde. L’Afrique de l’Ouest est parvenue à un moment de son Histoire où elle ne doit pas rater le rendez-vous de son unité. Dommage que ses troupes aient tant tardé…


 

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