Extension Factory Builder

Amina Ndiaye-Leclerc : "Nous avons été expulsés du Sénégal (..), sans argent et sans papiers"

21/12/2012 à 17:28
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Valdiodio Ndiaye (à g.) et sa fille Amina Ndiaye-Leclerc. Valdiodio Ndiaye (à g.) et sa fille Amina Ndiaye-Leclerc. © DR

En 1962, Valdiodio Ndiaye, ministre des Finances de Léopold Sedar Senghor, est emprisonné pour tentative de coup d'État. En réalité il paie son soutien au Premier ministre de l'époque, Mamadou Dia, partisan d'une société affranchie du colonialisme. Cinquante ans après, la fille du ministre revient sur ces journées qui ont bouleversé sa famille.

En décembre 1962, au Sénégal, une rivalité au sommet oppose deux hommes d'État emblématiques, porteurs de deux visions politiques devenues antagonistes : le président Léopold Sedar Senghor, éminent francophile, et Mamadou Dia, Premier ministre partisan d'une souveraineté sans concession.

Le 8 décembre, Dia revendique vouloir s'affranchir de « la société coloniale » et de « l’économie de traite ». En réaction, des députés brandissent la menace d'une motion de censure. Le Premier ministre tente d'empêcher son examen, tout en réquisitionnant l'armée, à la demande de Senghor, pour protéger le palais présidentiel. Senghor s'empare de l'occasion pour écarter son rival. Mamadou Dia et quatre compagnons arrêtés avec lui, dont l'influent ministre des Finances Valdiodio Ndiaye, seront condamnés à de lourdes peines de prison pour tentative de coup d'État.

Amina Ndiaye-Leclerc, fille de Valdiodio Ndiaye, revient sur ces journées fatidiques qui se sont déroulé il y a exactement 50 ans.

Jeune Afrique : Dans quelles conditions votre père a-t-il été arrêté ?

Amina Ndiaye-Leclerc : Le 19 décembre 1962, j'avais 10 ans lorsque la police sénégalaise s'est présentée chez nous. Ma mémoire a occulté le moment où mon père nous a dit au revoir, seul mon frère aîné s'en souvient. Mes trois frères et moi étions couchés, Papa est monté pour nous dire que nous risquions de ne pas nous revoir pendant quelque temps. Les jours suivants, notre mère nous a emmenés lui rendre visite. C'est la dernière fois que je l'ai vu jusqu'à son hospitalisation momentanée, dix ans plus tard. Il a été détenu dans des circonstances épouvantables et nous n'avions pas le droit de lui rendre visite. Il sera libéré au bout de douze ans.

Comment s'est passée votre expulsion du Sénégal ?

Dans les jours qui ont suivi, quelqu 'un est venu nous prévenir que nous allions être expulsés. Ma mère, ( qui était française, NDLR) a eu du mal à y croire car nous avions tous, aussi, la nationalité sénégalaise. Elle s'est alors faite hospitaliser, pensant ainsi éviter tout risque d'expulsion. Mais la police est tout de même allée l'arrêter dans sa chambre, pendant qu'une autre équipe venait nous récupérer.

Avec mes frères et une cousine, nous avons fait nos valises nous-mêmes, sans savoir où nous allions. Comme nous étions originaires de Kaolack, nous pensions qu'on nous emmènerait là-bas, alors nous avons pris des vêtements légers. Escortés par des motards, nous avons ensuite été conduits jusqu'à l'aéroport. Là-bas, nous avons retrouvé Maman, seulement vêtue d'une chemise de nuit. Des amis lui ont prêté quelques vêtements et un peu d'argent avant de prendre l'avion. Les autorités sénégalaises nous ont expulsés vers la France en pleine nuit de Noël, sans vêtements chauds, sans argent et surtout sans papiers.

Qu'est-ce qui s'est joué à l'époque entre Senghor et Mamadou Dia, qui a abouti à cette accusation de tentative de coup d'État ?

D'un côté, un conflit entre Senghor et Dia. Le Sénégal était alors un régime parlementaire dans lequel la réalité du pouvoir était entre les mains du Premier ministre, ce qui faisait de l'ombre à Senghor. D'ailleurs, lors du procès, Dia a déclaré : « Un coup d'État contre qui ? C'est moi qui détenais le pouvoir. » Mamadou Dia vénérait Senghor mais l'approche politique des deux hommes divergeait, en particulier concernant la relation avec la France.

De son côté, mon père a payé d'avoir été un inconditionnel de Mamadou Dia. Comme lui, il s'était positionné dès le départ en faveur d'une indépendance véritable. De plus, mon père était à la fois populaire et influent. Il avait détenu les portefeuilles-clés de l'Intérieur et de la Défense, si bien que Senghor avait convaincu Dia de le placer aux Finances. Le 19 décembre, quand la police est venue l'arrêter, il savait ce qui l'attendait. Il a dit à ma mère  : « Je ne me fais aucune illusion sur Senghor. »

___

Propos recueillis par Mehdi Ba

Pour aller plus loin :

- Valdiodio Ndiaye, l'indépendance du Sénégal, un film d'Éric Cloué et Amina Ndiaye-Leclerc (La Médiathèque des Trois Mondes - 2000).

- Président Dia, un film d'Ousmane William Mbaye (Sénégal - 2012).

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Sénégal

Mali : IBK au Sénégal, les raisons d'une visite

Mali : IBK au Sénégal, les raisons d'une visite

Le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, a fait une visite d'État au Sénégal, du 13 au 16 avril. Retour sur les raisons de cette visite.[...]

Sénégal : en attendant son procès, Karim Wade, en détention depuis un an, reste en prison

En attendant son procès, Karim Wade va rester en détention provisoire. En prison depuis un an jour pour jour, le fils de l'ancien président sénégalais, Abdoulaye Wade, sera jugé dans[...]

RDC : Abdou Diouf décoré du "Grand Cordon Kabila-Lumumba"

Arrivé à la fin de son mandat à la tête de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), Abdou Diouf a été décoré lundi soir à Kinshasa du plus haut grade de[...]

Amadou Alpha Sall : "Aucun pays n'est suffisamment éloigné pour être protégé d'Ebola"

Le virus Ebola continue de se propager en Afrique de l'Ouest. Parti de Guinée, il a notamment atteint le Liberia et des cas sont suspectés en Sierra Leone et au Mali. Interview du docteur Amadou Alpha Sall, directeur[...]

Sénégal : la déclaration choc de Karim Wade face à la Crei

En détention depuis près d'un an, Karim Wade, ex-ministre et fils de l'ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, passe à l'offensive. Dans une déclaration, mercredi, il a[...]

Claude Mademba Sy, doyen des tirailleurs sénégalais, est mort

Claude Mademba Sy, ancien officier supérieur de l'armée française, est décédé mardi à l'âge de 90 ans. Il était la dernière grande figure des tirailleurs [...]

Cinéma : "Mille soleils" de Mati Diop, une affaire de famille

Dans un moyen-métrage audacieux, Mati Diop prolonge l'un des films les plus marquants du cinéma africain, Touki Bouki, signé par son oncle Djibril Diop Mambety.[...]

Sénégal : les scénarios de l'affaire Karim Wade

Alors que Karim Wade, ancien ministre sénégalais et fils d'Abdoulaye Wade, après un an d'incarcération, est à nouveau entendu par la CREI ce jeudi 3 avril, l'instruction de sa deuxième[...]

Sénégal : l'ambassade de Turquie à Dakar, le mur de trop

À Dakar, défigurée par la frénésie immobilière, la construction de la future ambassade de Turquie sur le front de mer provoque une vive indignation.[...]

Fièvre hémorragique : la Guinée tente toujours d'enrayer la propagation

La Guinée et ses partenaires poursuivaient samedi leurs efforts pour enrayer la propagation de l'épidémie de fièvre hémorragique virale, dont des cas d'Ebola, avec l'appui de l'Union[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers