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Naufrage du Joola : "Je me suis dit 'Léandre, c'est ça la mort'"

25/09/2012 à 11:00
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Léandre Coly, rescapé du Joola. Léandre Coly, rescapé du Joola. © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Léandre Coly est l'un des 64 rescapés du naufrage du Joola. C’était il y a dix ans déjà. Mais il se souvient de tous les détails. Témoignage.

Longtemps, Léandre Coly a fait le même cauchemar. Sa femme le voyait se débattre dans son lit, comme s’il tentait une énième fois de se sauver des eaux. Aujourd’hui, il dort mieux, mais il a encore besoin de parler. « Ça fait partie de ma thérapie », dit-il. Il a tout essayé - les psychologues, les groupes de prières -, et avec le temps, il a fini non pas par oublier, mais par accepter. « C’est ancré dans ma mémoire. J’y pense tout le temps. Mais je n’ai pas de colère en moi », admet-il dans le salon de sa petite maison, à Liberté 1 à Dakar, entre trois portraits de la vierge Marie, de Jésus et du footballeur Jules Bocandé, une star en Casamance, la région où est né Léandre.

"C’est le Titanic !"

En 2002, il avait 37 ans. Le 26 septembre, il faisait partie des quelque 2 000 personnes qui étaient montées à bord du Joola, le ferry qui faisait la liaison entre Ziguinchor et Dakar. 2 000 personnes, c’est près de quatre fois plus que ce que le navire était en capacité de transporter. La suite est connue : un orage, un mouvement de foule, et le bateau qui chavire. Le bilan est l’un des plus meurtriers de l’histoire de la marine marchande : près de 1 900 disparus, et seulement 64 rescapés, parmi lesquels Léandre.

C’est difficile à admettre, mais "c’est le chacun pour soi".

Cette nuit, il la raconte lentement, en prenant soin de choisir ses mots et de se rappeler chaque détail. Il était aux alentours de 23 heures. Au bar, il jouait à la belote avec des inconnus. L’orchestre Diamoral (« Entente » en langue diola) mettait l’ambiance. « C’était bon enfant », se souvient-il. Mais tout d’un coup, « beaucoup de passagers ont couru vers l’intérieur, poussés par la pluie ». Le bateau a commencé à tanguer. Puis à se renverser. « Des gens ont glissé. On a entendu des cris. Puis l’eau est rentrée. Je me suis accroché au bar. Au début, le barman essayait de rattraper les bouteilles qui tombaient. Puis je ne l’ai plus revu. Je me suis dit : "C’est le Titanic !" » Dans ces cas-là, « on se bat, on se dégage ». C’est difficile à admettre, mais « c’est le chacun pour soi ».

Quand la lumière s’est coupée alors que l’eau continuait à monter, et que l’obscurité a envahi le navire, « je me suis dit : "Léandre, c’est ça la mort, elle ne donne pas de rendez-vous". Alors je me suis confessé. En bon catholique, j’avais accepté. » Quand l’eau a fini par engloutir le bar, Léandre a tenté d’attraper un voisin. « Il m’a repoussé. J’ai à nouveau essayé, mais il avait disparu. Je me suis dit qu’il avait trouvé une sortie. Il y avait un hublot. Je l’ai franchi. Et je suis remonté à la surface. Tout le navire avait déjà coulé ».

Après avoir repris sa respiration, Léandre s’est éloigné de la coque, de peur d’être aspiré. « J’ai nagé 100 mètres, puis je me suis arrêté. Il pleuvait, il y avait du tonnerre, la mer était agitée, il n’y avait personne autour de moi. Je n’avais aucun espoir. Épuisé, je me suis laissé couler une première fois, puis j’ai eu la force de remonter. Je me suis dit qu’il fallait que je me batte. Cela a duré plusieurs heures. Deux fois, je me suis laissé couler. Deux fois, je suis remonté ».

Chalutiers

Puis il a entendu des voix, a nagé, et a trouvé un groupe de rescapés agrippés à la coque d’un radeau qui ne s’était pas ouvert. « Je me suis accroché. On est restés là plusieurs heures. On criait « au secours ! » ». Vers quatre heures, après que l’un d’eux, épuisé, ait fini par se laisser couler, ils ont réussi à ouvrir le radeau. Là, ils ont trouvé des fusées, qu’ils ont tirées, des lampes torches et des biscuits. Certains ont dormi. Et à l’aube, une pirogue est arrivée.

« C’étaient des pêcheurs sénégalais. Immédiatement, ils se sont dirigés vers des chalutiers qu’on voyait au large, pour lancer l’alerte. Les chalutiers sont venus. On nous a monté à bord. On est restés là, plusieurs heures, à attendre les secours. C’est lorsqu’on allait partir vers Dakar – il devait être 16 heures -, que les piroguiers nous ont appelés : un jeune homme, 15 ans peut-être, avait réussi à sortir de la coque. »

Léandre ne veut accuser personne. Plusieurs rapports ont pointé du doigt les nombreux manquements à la sécurité qui ont précédé ce naufrage, ainsi que « l’incurie » du capitaine et l’inefficacité des secours. Contrairement aux familles des victimes, il dit ne pas ressentir de colère. Juste de la lassitude. Et l’impression qu’au fil du temps, on les a oubliés, lui, les 63 autres rescapés, et les quelque 1 900 disparus du Joola.

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Rémi Carayol, envoyé spécial à Dakar

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