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07/05/2012 à 11:45
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Tarik Ghezali est l'auteur de "Un rêve algérien, Chronique d’un changement attendu", paru aux éditions de l’Aube.

Le 10 mai prochain se tiendront les élections législatives algériennes, deux petits mois avant le cinquantenaire de l’indépendance (5 juillet 2012). L’occasion opportune de s’interroger sur l’avenir de ce pays. Non pas pour savoir si l’Algérie est ou non une « exception au printemps arabe » - cette apparente « exception » s’expliquant très bien (1). La question centrale à laquelle l’Algérie doit répondre est bien davantage de savoir comment enfin réussir à concrétiser son immense potentiel.

Car l’Algérie a des atouts exceptionnels qu’elle s’évertue à ne pas valoriser à leur juste mesure.

Des atouts géopolitiques évidents. Pays le plus grand d’Afrique et de la Méditerranée (le 10e au niveau mondial), l’Algérie dispose d’une position géostratégique unique, à la croisée du monde arabe, de l’Europe et de l’Afrique. Et si l’Algérie d’aujourd’hui est hélas atone sur la scène internationale, il n’en a pas toujours été ainsi : dans les années 50-70, porté par l’aura de la révolution algérienne, ce pays occupait alors une place importante et reconnue, à l’ONU, dans le Tiers-Monde ou au sein des « Non-Alignés ». A quand le réveil diplomatique ?

L’Algérie a des atouts exceptionnels qu’elle s’évertue à ne pas valoriser à leur juste mesure.

Des atouts humains également. La population algérienne est jeune - les 2/3 des 37 millions d’Algériens ont moins de 35 ans - et qualifiée : chaque année sortent de l’enseignement supérieur plus d’1,5 million de diplômés dont une majorité de femmes. Et la large diaspora algérienne, souvent très bien formée, constitue aussi une ressource précieuse.

L’Algérie compte par ailleurs de plus en plus d’entrepreneurs de haut niveau (regroupés dans des réseaux comme le FCE, Forum des chefs d’entreprise) qui, s’ils sont encore insuffisamment nombreux, portent une réelle volonté de réforme et de progrès, veulent changer l’Algérie mais sans pour autant la casser, en respectant son histoire, ses institutions et son héritage.

Des atouts économiques ensuite, avec de potentielles filières d’excellence (hors hydrocarbures) qui ne demandent qu’à décoller et changer d’échelle, comme les énergies vertes (plus grand gisement solaire du bassin méditerranéen), l’agroalimentaire, l’agriculture, la santé ou encore le tourisme.

Réveiller la Belle au bois dormant

Ce dernier secteur est particulièrement révélateur. Comme à la Samaritaine, vous trouverez de tout en Algérie : de très nombreux sites d’intérêt culturel ou historique mais aussi 1200 km de côtes, le vaste et magnifique Sahara, plus de 200 sources thermales, etc. Et pourtant ce secteur pèse moins de 2 % du PIB national et la « destination Algérie » 1 % seulement du trafic touristique méditerranéen – les « touristes » actuels étant de plus surtout des émigrés algériens... Peut mieux faire, c’est sûr !

Des atouts financiers enfin. L’Algérie dispose d’une force de frappe financière considérable et sans précédent dans la région, avec environ 200 milliards de dollars de réserves de change, une dette extérieure de seulement 2 % du PIB et une épargne des ménages d’environ 30 milliards de dollars (à laquelle il faut ajouter celle de la diaspora, encore plus importante).

Cette capacité financière extraordinaire pourrait être mobilisée de manière bien plus offensive, d’une part au service du développement économique algérien, maghrébin et méditerranéen, notamment via un ou plusieurs fonds souverains ad hoc ; d’autre part, au service de l’intégration politique et culturelle de la région, à travers par exemple une participation et un soutien renforcés à des initiatives comme l’Union pour la Méditerranée ou l’Union du Maghreb Arabe.

Gâchis

Alors, pourquoi ce gâchis ? Comment réveiller cette Belle au bois dormant et concrétiser véritablement ses considérables atouts ? Nous ne pouvons développer ici les réponses dans le détail, mais citons néanmoins quatre leviers clés et complémentaires.

D’abord, moderniser les institutions politiques en permettant un large renouvellement des élites et la mise en place d’ un régime présidentiel « à l’ américaine » (président fort et Parlement fort), garantissant un Etat de droit et un authentique pluralisme d’opinion, notamment à la télévision.

Ensuite, passer d’une économie de rente à une économie d’innovation qui libère le potentiel entrepreneurial algérien, ramène dans le giron de la légalité la vaste économie informelle et améliore fortement le climat des affaires, sa stabilité, sa lisibilité et sa pertinence.

Parallèlement, réformer profondément le système éducatif, ses programmes, ses méthodes, sa cohérence ainsi que le Code la famille - le plus rétrograde du Maghreb - pour instaurer une égalité hommes-femmes réelle, telle que le prévoit d’ailleurs la Constitution algérienne.

Enfin, poursuivre et achever l’éradication de l’islamisme terroriste et favoriser simultanément l’émergence d’un courant politique véritablement démocrate-musulman (à l’instar des démocrates-chrétiens européens), comme en Turquie et, de plus en plus, comme en Tunisie et au Maroc.

Un Brésil méditerranéen

Bien sûr, aucun de ces défis n’est aisé à relever. Mais, techniquement faisable, leur réalisation n’implique aucunement de faire table rase de l’existant ou de replonger dans la violence révolutionnaire.

En réalité, les obstacles les plus importants sont ailleurs. L’Algérie, si elle est indépendante depuis 50 ans, doit encore se libérer d’autres « colons », plus internes et psychologiques, qui l’empêchent de prendre son envol : le rejet permanent de la faute sur les autres, notamment sur les forces étrangères (France, USA, Europe, Chine...) ; le manque de confiance dans ses capacités propres, dans sa créativité, dans sa jeunesse ; une tendance à trop regarder en arrière, à ressasser un passé mythifié, par peur des incertitudes de demain.

L’Algérie a les moyens, les compétences et les capacités pour devenir un grand pays émergent, un Brésil méditerranéen. Et pour rejoindre le club des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui, avec d’autres pays comme la Turquie, le Mexique ou la Corée du Sud, sont en train de dessiner un nouvel ordre mondial, libéré de la suprématie de l’Occident.

Dans ce monde en pleine évolution, l’Algérie a clairement sa carte à jouer dans les dix ans à venir. C’est à sa portée si elle le veut vraiment : il lui manque la confiance, l’envie, l’audace. Au fond, le véritable adversaire de l’Algérie, c’est elle-même. Ce n’est pas une fatalité, c’est même une bonne nouvelle : car il ne tient qu’à elle de changer la donne.

(1) Parmi les nombreuses raisons : un printemps qui a déjà eu lieu en 1988, une décennie noire de plus de 100 000 morts qui ne donne pas envie de risquer un nouveau chaos, de très nombreuses révoltes sociales qui ne débouchent pas sur une alternative politique crédible et populaire, des protestations vite étouffées dans l’œuf par une coercition efficace de forces de l’ordre aguerries, un Bouteflika qui malgré tout n’est pas Kaddafi, une paix sociale achetée par les pétrodinars, etc.
 

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