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Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo, la CPI et le "gban-gban" salvateur

09/12/2011 à 16:11
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Gilles Olakounlé Yabi dirige le Projet Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group.

Le 5 décembre dernier, l'ex-président ivoirien Laurent Gbagbo s’est retrouvé pour la première fois devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI) pour une audience de comparution initiale. Ce n’était que le début d’une longue procédure qui aboutira, ou non, à la tenue d’un procès devant cette juridiction permanente internationale née d’une volonté collective de combattre l’impunité pour les concepteurs, inspirateurs et auteurs directs et indirects de crimes de masse identifiés comme crimes contre l’humanité, crimes de guerre ou génocide. Laurent Gbagbo restera dans l’histoire comme le premier ancien chef d’État à être non seulement inculpé mais effectivement détenu et en attente de procès devant la CPI, les autres anciens chefs d’État à l’instar du Libérien Charles Taylor étant poursuivis devant des juridictions internationales ad hoc.

L’ancien président ivoirien passe désormais ses journées et ses nuits dans une cellule de la prison internationale de La Haye non pas parce qu’il a entrepris il y a un an de conserver le fauteuil présidentiel après avoir perdu une élection censée clore un processus de paix, ni parce qu’il a perdu la guerre face à son adversaire, le président élu Alassane Ouattara soutenu par des ex-combattants rebelles et par la majorité des acteurs régionaux et internationaux de poids. Le comportement de Laurent Gbagbo a été certes répréhensible sur toute la ligne après le second tour du scrutin présidentiel, mais il est interpellé par la justice pénale internationale pour avoir eu recours à un déferlement de violences dans la poursuite de ses objectifs politiques. C’est là tout au moins la raison juridique de son statut actuel.

Le combat pour l’indépendance totale de la justice, qu’elle soit nationale ou internationale, est une nécessité de tous les instants (...)

Il est cependant vain, intellectuellement malhonnête, voire dangereux de prétendre que la justice internationale est absolument à l’abri des considérations politiques et des rapports de force internationaux. Le combat pour l’indépendance totale de la justice, qu’elle soit nationale ou internationale, est une nécessité de tous les instants et il est loin d’être gagné. Il est par contre indispensable de rappeler à tous ceux qui sont scandalisés par la présence de l’ancien président devant la CPI que ce dernier ne se serait pas retrouvé dans cette situation s’il n’y avait pas de solides raisons de conclure qu’il portait une responsabilité individuelle grave dans la commission de crimes odieux et massifs pendant la crise postélectorale entre décembre 2010 et avril 2011. Seul un procès pourra établir, ou non, sa culpabilité.

Plusieurs centaines d’Ivoiriens ont été tués dans des circonstances nombreuses et variées, impliquant des décideurs et des exécutants également divers et variés. Seuls des procès respectant les règles de l’art permettront d’en savoir un peu plus sur qui a fait quoi, comment et pourquoi pendant ces quelques mois qui ont meurtri une Côte d’Ivoire déjà abîmée par une longue crise politico-militaire. Des procès et pas le seul procès de Laurent Gbagbo. Chacun sait, - et le rapport de la Commission d’enquête des
Nations unies sur les violences post-électorales aussi le suggère fortement-, que des meurtres, des viols et des traitements inhumains massifs relevant potentiellement des catégories de crimes examinées par la CPI ont également été commis par des forces qui se sont rangées du côté du président Ouattara alors reclus à l’hôtel du Golf.

L’exigence de vérité et de justice est la même pour toutes les victimes civiles non combattantes du conflit postélectoral. Elle l’est d’ailleurs aussi pour les victimes des épisodes de concentration de violences graves des années 2002-2010 qui pourraient relever des crimes de guerre et/ou de crimes contre l’humanité : massacres entre septembre 2002 et mars 2003 au lendemain de la rébellion impliquant aussi bien les rebelles que le camp Gbagbo, tueries de manifestants de l’opposition en mars 2004, purges sanglantes au sein de la rébellion en juin 2004, tueries dans des villages dans l’ouest en 2005. Maintenant que la machine de la CPI est lancée, la seule exigence est qu’elle ne s’arrête pas et s’autonomise par rapport aux circonstances politiques qui lui ont permis de s’enclencher.

Plutôt que de s’émouvoir plus que de raison de l’humiliation infligée à un ancien président africain en oubliant les victimes de la tragédie postélectorale, il serait plus utile de mobiliser les énergies pour que l’affaire ivoirienne devant la CPI lève enfin les doutes épais sur la raison d’être et la crédibilité de la justice internationale. Au terme du processus judiciaire, sans doute dans quelques années, chacun en Côte d’Ivoire et ailleurs, devra avoir compris qu’aucune fin politique, aucune conviction d’avoir raison sur ses adversaires et d’incarner le Bien, ne peut justifier la planification et la mise en œuvre de la destruction de son pays par la haine et la violence.

En attendant la prochaine étape à La Haye, l’audience de confirmation des charges portées contre Laurent Gbagbo prévue pour le 18 juin 2012, ou l’émission avant cette date d’autres mandats d’arrêt internationaux de la CPI, la Côte d’Ivoire vote pour élire ses députés à l’Assemblée nationale ce 11 décembre. Elle le fera sans enthousiasme excessif – la dernière fois que les Ivoiriens ont voté, ils ont été récompensés par une guerre -, et la participation risque d’être faible dans les localités de l’ouest et du sud favorables à l’ancien président. L’enjeu de ce scrutin est le futur rapport de force politique entre le Rassemblement des républicains (RDR), le parti de président Ouattara, et son principal allié, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié. Cet enjeu est important mais pas critique pour la stabilisation du pays.

Les vraies menaces proviennent de l’état de division, de déséquilibre et de désorganisation des forces de défense et de sécurité et de la manière dont les candidats aux futures inculpations par la CPI entendront se protéger. Au fond, se pose aujourd’hui le choix entre une justice de vainqueurs qui préserverait la stabilité à court terme mais plomberait la réconciliation et la paix dans les dix prochaines années et une justice crédible, nationale si possible mais internationale s’il le faut, qui exposerait le pays à court terme à un nouveau moment de crise potentiellement violente – un « gban-gban » comme on dirait à Abidjan, mais ouvrirait le chemin d’une stabilité durable. Pour une fois, il faut peut-être prendre le risque du « gban-gban » qui fait mal tout de suite mais qui soignera ensuite un mal profond qui ronge la Côte d’Ivoire, l’impunité.

 

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