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Hasni Abidi : "Tout le monde a trouvé son compte dans la mort de Kaddafi"

26/10/2011 à 11:19
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Scène de liesse à Benghazi, après l'annonce de la mort du dictateur. Scène de liesse à Benghazi, après l'annonce de la mort du dictateur. © Sipa

Mort de Kaddafi, fin annoncée de la mission de l'Otan, instauration de la charia en Libye... Décryptage des zones d'ombre et des enjeux du processus de transition libyen avec Hasni Abidi, politologue et directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève. Interview.

Jeuneafrique.com : Mouammar Kaddafi est décédé dans des circonstances qui restent encore floues. Selon vous, que s’est-il passé ?

Hasni Abidi (en photo ci-dessous, © D.R.) : Pour le moment, nous ne disposons que d’une seule version, celle des rebelles. Le Conseil national de transition (CNT) ne peut que valider cette version, dans la mesure où les combattants n’obéissent pas à un pouvoir central, mais à des commandants locaux. Si le CNT venait à contester la version proposée, il risquerait de se mettre en porte-à- faux avec les rebelles libyens. Ceci explique peut-être aussi le léger décalage qu’il y a eu entre la mort effective du colonel et sa proclamation par le CNT. Ces quelques heures ont sûrement permis aux dirigeants du CNT de s’accorder avec les chefs militaires sur le terrain, sur une version acceptable de la mort de Mouammar Kaddafi.

Nous ne saurons sans doute jamais ce qu’il s’est réellement passé ce jour-là, à moins que les hommes du dernier carré protégeant Kaddafi  soient jugés. Ils pourraient alors donner leur version des faits.

Le CNT n’aurait donc pas donné l’ordre de tuer Mouammar Kaddafi, bien que son décès ait pu l’arranger ?

Il est difficile d’affirmer que le sort de Kaddafi ait été scellé par le CNT. Il faut également rappeler que le « Guide » voulait cette mort dramatique, armes à la main. Deux options s’offraient à Kaddafi, en cas de survie. La première, être jugé en Libye. Mais comment, dès lors, assurer un procès juste et équitable, conforme aux standards internationaux, dans la Libye actuelle, dénuée d’instances et de justice indépendante ? Il aurait donc fallu attendre un peu afin de reconstruire les institutions. Une option difficile car Kaddafi vivant aurait pu capter les nostalgiques de l’ancien régime.

La seconde option, le transfèrement à une juridiction internationale - Kaddafi faisait l’objet d’un mandat de la CPI [Cour pénale internationale, NDLR] - aurait provoqué une grande frustration chez les Libyens, qui dès lors, auraient pu se retourner contre le CNT. De leur côté, les Occidentaux n’avaient aucun intérêt à juger Mouammar Kaddafi. Un procès lui offrait une énième tribune, lors de laquelle il aurait dénoncé les liaisons dangereuses entre son régime et ceux qui dans le passé le reconnaissaient comme interlocuteur. Au final, on peut dire que tout le monde a trouvé son compte dans la mort de Kaddafi.

L’Otan a commis une grosse erreur. Elle n’a eu de cesse d’affirmer que sa mission n’était pas la traque de Mouammar Kaddafi, mais a annoncé son retrait dans les heures qui ont suivi l’annonce du décès du dictateur.

Savait-on que Mouammar Kaddafi était à Syrte ?

Les rebelles avaient eu vent d’informations selon lesquelles de « gros poissons » se trouvaient dans ce dernier bastion kaddafiste. Lorsqu’on évoque des éléments importants de l’ancien régime, il ne pouvait s’agir que de Mouammar Kaddafi, de ses enfants ou d’Abdallah Senoussi, la tête de la pyramide en somme.

La présence de ces gros éléments explique d’ailleurs l’intensité des combats et  la résistance inédite des pro-Kaddafi  dans une ville totalement encerclée.

L’Otan a profité de la mort de Mouammar Kaddafi pour mettre fin à sa mission de « protection des civils », est-ce trop tôt ?

L’Alliance atlantique a commis une grosse erreur. Elle n’a eu de cesse d’affirmer que sa mission n’était pas la traque de Mouammar Kaddafi, mais a annoncé son retrait dans les heures qui ont suivi l’annonce du décès du dictateur.

L’Otan est donc complètement sortie de l’objectif de sa mission de protection de la population, pour adopter celui de la chute d’un régime. Ce qui n’est pas inscrit dans la résolution de l’Onu, et encore moins dans le mandat de l’Otan. L’Alliance aurait dû attendre quelques jours, une demande explicite du CNT, avant d’annoncer la fin de la mission, afin de montrer que les nouvelles autorités libyennes sont souveraines.

Il y a un risque d’implosion suite à la mort du dictateur.

La transition politique risque d’être très délicate en Libye. Est-ce, comme Mahmoud Jibril l’a évoqué, une « mission impossible » ?

Il y a un risque d’implosion suite à la mort du dictateur. Sa traque constituait un élément d’union nationale, et impliquait le soutien des Libyens au CNT. Kaddafi mort, le CNT va devoir se retirer comme il l’a toujours dit car il n’a ni la légitimité ni les compétences de gouverner la Libye.

L’objectif sera, dans un premier temps, de construire un gouvernement d’union nationale. Celui-ci devrait être nommé et non pas élu, car il parait impensable d’organiser des élections dans l’immédiat. Ce gouvernement d’union devrait être composé de toutes les tendances politiques, des responsables de tribus et de régions. Il aura pour mission de rédiger une Constitution, avant l'élection présidentielle, ce qui laissera le temps aux partis politiques de se former. Le premier scrutin devrait donc être la ratification par le peuple libyen d’une Constitution.

Les partis politiques qui verront le jour répondront-ils à une logique tribale ou régionaliste ?

La Libye connaîtra le processus de transition le plus critique et le plus périlleux du printemps arabe.

La Libye est un champ vierge, dépourvu de politique, dans lequel  l’héritage de Mouammar Kaddafi plane encore. L’habile équilibre qu’il a su instaurer entre les tribus s’écroule aujourd’hui. Dans un premier temps, les élections vont donc obéir à des logiques tribales.

Une deuxième composante peut toutefois voir le jour. Il s’agit des islamistes. Ils ont déjà leur parti et des hommes basés à l’étranger qui ont acquis une expérience politique. Il pourrait également y avoir des partis d’opposition, mais plus basés sur des personnalités que sur des programmes. Il est difficile aujourd’hui d’estimer le poids qu’ils pourront avoir. Certains hommes du CNT pourraient aussi tirer leur épingle du jeu, à l’instar d’Ali Tarouhni. Nous pouvons dire que la Libye connaîtra le processus de transition le plus critique et le plus périlleux du printemps arabe.

Le CNT a annoncé que la Charia serait la base de la nouvelle législation libyenne. Cela inquiète-t-il les Occidentaux ?

Les Occidentaux s’accommoderont très bien d’un islam modéré. S’il venait à y avoir un islamisme radical et militarisé, cela poserait plus de problèmes. Mais il n’est pas dans l’intérêt des islamistes de gouverner seuls pour le moment, car aucune tendance politique ne peut répondre aux besoins des Libyens. Gouverner dans le chaos est voué à l’échec, et provoquerait forcément la perte du parti politique qui oserait tenter le coup, lors des prochaines élections.

Pouvons-nous, malgré tout, être optimiste ?

Tout dépend de la gestion de la transition par le CNT.  Le gouvernement d’union doit être issu de toutes les parties, et même inclure des hommes de Kaddafi. C’est une condition indispensable. Beaucoup de ces personnalités ne sont pas responsables de crimes de sang ou n’ont pas volé l’argent du peuple. Preuve en est, une partie des hommes du CNT est issue de l’ancien régime.

Il faudra surtout réussir à reconstruire les institutions, et, en premier lieu, l’armée nationale. La présence de milices et la circulation des armes est aujourd’hui le plus grand danger qui guette la Libye. Plus la guerre dure et plus on s’accommode de la violence comme seul  mode de régulation des conflits.

___

Propos recueillis par Camille Dubruelh.

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