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Ben Jaafar : "L'inéligibilité des responsables du RCD est primordiale pour apaiser l'opinion tunisienne"

15/04/2011 à 13:45
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Mustapha Ben Jaafar était à Paris le 7 janvier 2011. Mustapha Ben Jaafar était à Paris le 7 janvier 2011. © AFP

Rencontre avec le Tunisien Mustapha Ben Jaafar, secrétaire général du Forum démocratique pour le travail et les libertés.

Né en 1940, Mustapha Ben Jaafar a fait ses premières armes politiques dès les années 1960, dans les rangs du Néo-Destour. Entré en dissidence en 1970, il est devenu une figure de l’opposition à Bourguiba puis à Ben Ali, militant sans relâche pour la défense des droits de l’homme. En 2009, sa candidature à la dernière élection présidentielle a été invalidée pour vice de forme. Nommé ministre de la Santé publique dans le gouvernement de Mohamed Ghannouchi le 17 janvier 2011, il en démissionne le lendemain pour protester contre la présence de trop nombreux collègues issus du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti au pouvoir. Le 7 avril dernier, le secrétaire général du FDTL était à Paris pour présenter son projet politique aux Tunisiens de France. Il a exposé à jeuneafrique.com sa vision de la transition démocratique en cours en Tunisie.

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Jeuneafrique.com : Le processus de transition se déroule-t-il conformément à vos souhaits ?

Mustapha Ben Jaafar : Après un grand coup de tonnerre dans le pays - que personne ne prévoyait, mais que tout le monde espérait -, certaines attentes ne sont toujours pas satisfaites. Les gens désirent le changement et, après avoir tant patienté, ils veulent des résultats tout de suite. D’où ces cafouillages, cette rébellion quasi permanente qui prend différentes formes et entretient une certaine insécurité. D’un autre côté, il y a des éléments rassurants : la maturité de la classe politique, celle des acteurs de la révolution, et l’établissement d’un agenda précis pour l’élection de la Constituante par le gouvernement de M. Caïd Essebsi.

L’existence d’une instance regroupant l’essentiel des forces politiques, associatives, syndicales, des personnalités indépendantes, des représentants des régions, est également de bon augure. Par la suite, la mise en place d’une commission indépendante de supervision des élections permettra que l’organisation du scrutin échappe enfin au ministère de l’Intérieur, aussi habile à respecter les calendriers qu’à falsifier les résultats.

Quelles mesures d’urgence doivent être prises pour remédier à la situation économique et sociale ?

Le premier et le second gouvernement de M. Ghannouchi ont failli dans leurs tâches car ils n’ont pas su rétablir une indispensable confiance. Le retour à la sécurité et à la stabilité est essentiel pour la reprise économique, d’autant plus que nous sommes à la veille de la saison touristique. Le gouvernement a aussi pris un certain nombre de mesures d’urgence en offrant 40 000 emplois qui, répartis dans la transparence et sans clientélisme, pourront réduire les tensions. Pour la suite, c’est tout un programme : le système Ben Ali a laissé une situation tellement catastrophique, que nous allons avoir besoin d’un véritable plan de redressement social et économique pour lutter contre la pauvreté, l’analphabétisme, le chômage des jeunes et la corruption qui est le cancer de notre économie.

Que vous inspire le gouvernement actuel ?

Notre préjugé est favorable. Le gouvernement Essebsi a tout de suite annoncé trois actes majeurs. La dissolution du RCD et celle de la police politique. Il a aussi accepté qu’une instance regroupant toutes les composantes de la société civile pilote cette transition. M. Ghannouchi voulait conduire tout seul la machine : c’était le système Ben Ali maquillé, comme si la parenthèse de la révolution avait été définitivement fermée.

Comment percevez-vous la prolifération de nouveaux partis politiques ?

Le pluripartisme est indispensable, mais il faut pouvoir clairement discerner les partis et leurs projets. Malheureusement, plus il y en a et moins le champ politique a de visibilité. Dans toutes les transitions démocratiques, on assiste à une prolifération semblable : toutes les ambitions, y compris personnelles, s’expriment. Cela m’ennuie, mais ne m’inquiète pas. Le test électoral va mettre de l’ordre en montrant lesquels ont une véritable représentativité.

Certains de ces partis seraient des émanations de feu le RCD…

Il y a des anciens du RCD qui ont, d’une manière très claire, déposé des statuts pour créer des partis et ont obtenu des autorisations. Je le regrette : j’aurai voulu qu’ils aient la décence de se faire oublier quelques temps, mais ils ne l’ont pas fait. Dans d'autres transitions démocratiques, des lois ont fixé des délais d’inéligibilité. C’est primordial pour apaiser l’opinion et pour que la transition démocratique s’engage dans les meilleurs conditions. [Depuis cette interview, les dirigeants du RCD ont été exclus de la future Constituante, NDLR]

Quelles sont les ambitions du FDTL dans ce paysage politique recomposé ?

Le FDTL est un ancien parti dont les fondateurs ont milité contre le système de Bourguiba, puis contre Ben Ali avec encore plus d’énergie. Ils en ont payé le prix. Le FDTL a toujours été intransigeant sur la question des libertés et nous avons été parmi les premiers à prôner la démocratie, quand celle-ci était considérée comme un concept bourgeois et importé. Nous espérons aujourd’hui que les sacrifices faits ces vingt dernières années porteront leurs fruits et que le peuple tunisien suivra le projet social que nous avons toujours défendu : un projet pour une société moderne, ouverte et attachée aux valeurs universelles des droits de l’homme.

Comment voyez-vous le retour des islamistes sur la scène politique ?

Nous avons toujours été intransigeants sur la question des libertés. Nous pensons qu’elles sont indivisibles et, dès les années 1990, nous avons été les premiers à défendre l’idée que les militants d’Ennahdha aient le droit de s’organiser et de s’exprimer exactement comme n’importe quel autre groupe de citoyens, pour peu qu’ils acceptent la règle démocratique et de l’État de droit. Certes, nous ne sommes pas porteurs du même projet, mais les échanges que nous avons eus avec eux nous ont montré qu’ils avaient évolué. Ils ont signé des chartes affirmant leur respect du Code du statut personnel [CSP], un acquis qu’il ne faut à aucun prix remettre en question. Malheureusement un certain nombre de dérapages sur le terrain nous inquiètent : il y a beaucoup d’incidents qui pourraient, par leurs répétitions, nous inciter à croire qu’ils ont un double langage.

En outre, la démocratie, c’est avant tout le respect des droits des minorités et certainement pas la dictature de la majorité. Seule la pratique va nous montrer si les responsables d’Ennahdha vont respecter cette règle. S’ils remettent tout en question une fois majoritaires, ils ne seront pas des démocrates mais des putschistes.

L’UGTT dont vous êtes proche pourrait fonder un parti travailliste, que vous inspire cette perspective ?

L’UGTT n’est pas homogène sur la question politique : elle est très diverse. Chaque membre du syndicat votera pour le parti dont il se sentira le plus proche. En ce qui nous concerne, je suis moi-même un ancien syndicaliste, et parmi les responsables du FDTL, de nombreux camarades l’ont été. Il y a certainement beaucoup de syndicalistes qui nous soutiendront électoralement. Enfin, ce parti travailliste, qui ne représentera pas toute l’UGTT, pourrait intégrer une alliance que nous envisagerons pour les élections.

Quel est votre projet personnel pour la présidentielle ?

Je n’ai pas l’obsession du palais de Carthage : j’aurais pu accéder au gouvernement à l’âge de 30 ans et depuis 40 ans je ne l’ai pas fait ! J’attends de savoir quel sera le mode de scrutin et surtout le système politique qui sera adopté par la Constituante : régime présidentiel, parlementaire ou mixte. J’opterai personnellement pour un régime où les pouvoirs seraient répartis équitablement entre le chef de l’État, le chef du gouvernement et le Parlement. Selon la formule adoptée, nous verrons dans quel créneau inscrire la stratégie du FDTL qui sera bien sûr collectivement discutée et adoptée.

Que vous inspirent les révolutions périphériques ?

Je suis avant tout très fier que ce message de liberté et de dignité soit parti de Tunisie. Mais, en même temps, ce qui se passe en Libye me fait peur : je crains que le prix du changement, déjà très lourd, ne le devienne encore plus. Je crains aussi que l’intervention étrangère, venue dans l’urgence pour soulager ce peuple meurtri, ne se transforme en occupation.

L’exemple égyptien, bien qu’il présente des similitudes avec le cas tunisien, me semble aussi très différent : je ne pense pas que ce soit une vraie révolution. Moubarak est parti, mais l’armée, qui a toujours détenu l’essentiel du pouvoir en Égypte, est toujours là. J’espère qu’elle tirera les leçons de la révolte pour engager de véritables réformes et instaurer un régime démocratique au service du peuple.

Quel est message votre à l’intention de la jeunesse arabe et africaine ?

Qu’elle prenne en main son avenir : l’exemple de la jeunesse tunisienne nous a surpris car on a longtemps pensé qu’elle se désintéressait totalement de la chose publique et n’était avide que de loisirs. Elle a prouvé le contraire. J’espère que la jeunesse arabe et africaine va continuer sur ce même chemin, qu’elle lèvera la tête définitivement et n’aura plus peur des dictateurs. Il faut que cette nouvelle génération extraordinaire accède aux responsabilités et qu’elle s’y prépare.

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Propos recueillis à Paris par Laurent de Saint Perier.

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