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Tiken Jah Fakoly : "La Tunisie et l'Égypte sont des fiertés"

28/02/2011 à 11:16
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Tiken Jah Fakoly prône une révolution par l'éducation. Tiken Jah Fakoly prône une révolution par l'éducation. © Reuters

En tournée en Europe et en Amérique du Nord avec son nouvel album, le reggaeman revient sur la crise postélectorale ivoirienne. Ému par les révoltes en Tunisie et en Égypte, il appelle les peuples du continent à prendre en main leur destin.

Après quinze années de carrière, dix albums, des salles bien remplies, Tiken Jah Fakoly prend toujours ses quartiers dans un petit hôtel de Clichy-sur-Seine lors de ses séjours en France. D’une simplicité et d’une modestie déconcertantes, l’Ivoirien de 42 ans, est profondément ému par les révolutions tunisienne et égyptienne. Deux révoltes pacifiques telles qu’il les imagine dans son nouvel album African Revolution, subtil mélange de reggae jamaïcain et de blues mandingue. Dans cette œuvre prémonitoire, il appelle à un éveil des consciences : « Go to school brothers… intelligent revolution is African education ». (« Allez à l'école mes frères... la révolution intelligente, c'est l'éducation africaine »)

C’est d’ailleurs l’appel qu’il lancera le 18 juin prochain, date ô combien symbolique, lors d’un mégaconcert au Palais omnisport de Paris-Bercy. En attendant, Tiken enchaîne les interviews et les tournées en Europe et en Amérique du Nord. L'occasion de revenir sur une élection inaboutie, la présidentielle ivoirienne. Cet apôtre de la non-violence demande aujourd’hui à Laurent Gbagbo de rendre le pouvoir pacifiquement, afin de ne pas stopper l’élan démocratique en marche sur le continent.

À qui s’adresse l’appel que vous lancerez le 18 juin prochain ?

C’est un appel à la jeunesse et à la diaspora du continent pour un éveil des consciences. Personne ne viendra changer l’Afrique à notre place. Les peuples du continent doivent faire leur révolution comme de nombreux peuples l’ont fait avant eux. Cette révolution pacifique doit passer par l’éducation. La majorité des Africains ne savent ni lire, ni écrire. Nos dirigeants et les grandes puissances profitent de l’ignorance des peuples pour les exploiter.

Vous menez un combat panafricain en vous référant à une date importante de l’histoire de l’ancienne puissance coloniale…

En matière de liberté, le peuple français a mené des combats qui méritent d’être soulignés comme la révolution de 1789 ou le soulèvement de mai 1968. Mais la France n’est pas mon seul modèle. Les combats de Patrice Lumumba, Sékou Touré, Kwame Nkrumah, Thomas Sankara m’ont beaucoup inspiré. J’ai aussi aimé le courage de Nelson Mandela et plus récemment celui du président malien, Amadou Toumani Touré. Il a rendu un pouvoir acquis militairement avant de le reconquérir par les urnes. Il s’apprête à le quitter à nouveau. J’ai également apprécié le travail d’Alpha Oumar Konaré lors de son passage à l’Union africaine [UA]. Il a bousculé ses pairs pour faire valoir la notion de démocratie. Hélas, le continent ne compte plus aujourd’hui de leaders qui disent non à l’impérialisme, non au pillage des richesses africaines, non à l’iniquité des marchés des matières premières responsables de l’appauvrissement de nos paysans.

Pour la première fois, vous chantez en anglais. Est-ce la volonté de répandre votre message au-delà du monde francophone ?

C’est effectivement une volonté d’avoir un public plus large et de mener aussi mes combats dans les pays anglophones. Cet album a été enregistré à Kingston en Jamaïque et à Bamako où je réside. J’y incorpore des sonorités africaines comme le ngoni, la kora, le soukou ou le balafon.

Comment avez-vous accueilli les révolutions tunisienne et égyptienne ?

La Tunisie et l’Égypte sont des fiertés. Leurs peuples nous donnent beaucoup d’espoirs. Ils se sont levés pour se battre contre les injustices mises en place par leurs dirigeants et changer leurs conditions. Au sud du Sahara, l’émancipation sera malheureusement plus lente car nos populations ne sont pas encore assez éduquées et éveillées. C’est pourquoi je parle, dans un premier temps, d’accès à l’éducation et à la culture. Elles permettront aux Africains de se réveiller face à leurs oppresseurs. Ces révolutions montrent, en tout cas, que quand le peuple veut, le peuple peut. L’avènement de Barack Obama aux États-Unis n’est pas anodin. Il encourage les peuples à prendre leur destin en main.

Vous aimez les révolutions des peuples africains mais lorsque l’on vous propose commémorer le cinquantenaire des indépendances africaines, vous refusez. Pourquoi ?

C’est une idée venue de Paris. L’indépendance ne se négocie pas, elle s’arrache. La France a demandé aux nègres de danser encore une fois… J’ai refusé d’y participer car je ne me sens pas indépendant. On pourra dire non au système occidental lorsque les pays du continent auront trouvé une unité au niveau politique et économique. Si la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui font 60 % de la production mondiale de cacao, s’entendaient au niveau commercial, ils pourraient imposer leurs vues au marché. En 2050, l’Afrique comptera 2 milliards d’habitants et de grandes réserves de matières premières. On a une bonne carte à jouer.

Laurent Gbagbo n’incarne-t-il pas cette résistance face à l’ancien maître ? Il est même partisan d’une seconde indépendance…

Il résiste mais son combat n’a aucune retombée pour son peuple. Ses luttes pour la souveraineté nationale, l’indépendance monétaire, le panafricanisme sont bien tardives. Elles ne visent que la seule préservation du pouvoir.

Selon vous, il a bel et bien perdu cette élection présidentielle…

Ça ne fait aucun doute. Et Ouattara a essentiellement gagné grâce à son alliance avec le Parti démocratique de Côte d’Ivoire [PDCI]. Les électorats de Bédié et Ouattara pèsent plus que celui de Gbagbo.

On a assisté à un score stalinien dans le Nord en faveur de Ouattara…

Ce n’est pas surprenant. La population du Nord a connu beaucoup d’injustices ces dernières années. On lui a arraché ses papiers d’identité, les autorités lui ont même coupé l’électricité en plein mois de carême. C’est une population qui a aujourd’hui envie de changement.

Que pensez-vous des déclarations de Marine Le Pen, qui sera candidate à la prochaine présidentielle française, sur l’élection ivoirienne ?

Elle retrouve Laurent Gbagbo sur des concepts comme la souveraineté et l’intégrité territoriale. Mais, quand on n’a pas suivi le dossier ivoirien depuis le début, on est rapidement dans l’erreur. Le peuple a voté. S’il n’est pas récompensé, la prochaine fois, il n’ira pas voter. C’est le seul combat qu’il faut mener.

Admirez-vous Ouattara en tant que leader politique ?

Je ne suis pas encarté au Rassemblement des républicains [RDR], son parti. Dans l’opposition, il a longtemps été victime d’injustice par rapport à sa nationalité. En tant que Premier ministre, il posé des actes courageux contre les barons du PDCI pour redresser l’économie. Mais, Ouattara président, il faut encore attendre et le juger sur ses actes.

La France s’ingère t-elle dans le dossier ivoirien ?

Sarkozy m’a choqué en affirmant que Gbagbo et sa femme devaient quitter le pouvoir sous trois jours. Il a fait une grave erreur qui a poussé de nombreux intellectuels à soutenir Laurent Gbagbo. La génération d‘aujourd’hui ne supporte plus ce genre de déclaration qui rappelle l'époque du colonisateur. Personnellement, j’ai toujours dénoncé l’ingérence des pays occidentaux. Mais, dans le cas de l’élection ivoirienne, c’est différent. Ce sont les politiques ivoiriens qui ont demandé la médiation de Paris et des Nations unies ainsi que leur aide financière. Ce scrutin est l’aboutissement d’un long processus de réconciliation nationale. Toutes les parties étaient d’accord pour que la Commission électorale annonce les résultats, que la Cour constitutionnelle les confirme et l’ONU les certifie. Au premier tour, le camp Gbagbo a respecté ce processus. Pas au deuxième. C’est aujourd’hui facile de dénoncer l’ingérence occidentale.

Êtes-vous pour une intervention militaire ?

En tant qu’artiste et partisan de la non-violence, je ne la souhaite pas. Ce continent a déjà vu couler trop de sang. C’est une affaire qui doit être réglée par les Africains. La Cedeao et l’UA doivent tout faire pour obtenir un départ pacifique de Laurent Gbagbo. Ce serait un bon signe puisque le continent organise une quinzaine d’élections dans les prochains mois. Si on ne parvient pas à imposer la volonté du peuple, on risque de stopper l’élan démocratique en marche sur le continent.

Seriez-vous prêt à retourner vivre en Côte d’Ivoire ?

Je me sens très bien au Mali. Ce sera très difficile de quitter ce pays où il règne une réelle démocratie et une grande sociabilité. Mais si les conditions sécuritaires sont réunies et si une nouvelle classe dirigeante s’engage à promouvoir les libertés, j'y réfléchirai.

Alpha Blondy était très proche de Gbagbo mais il a reconnu, comme vous, le choix du peuple ivoirien. Pourriez-vous enfin vous rapprocher ?

Je suis ouvert à tout rapprochement car quand on parle de réconciliation, il est important que les artistes donnent l’exemple. Je salue son courage. Il a pris position pour la démocratie alors qu’il était en concert pour Gbagbo deux jours avant le second tour. Son geste est très fort, peu l’ont réalisé dans le camp du président sortant. J’ai beaucoup de respect pour lui.

Ouattara pourrait vous rapprocher alors qu’Houphouët-Boigny vous a brouillés…

C’est vrai. Nous n’avons jamais été d’accord sur Houphouët-Boigny. Il a peut-être été un grand président mais c’était avant tout l’ambassadeur officiel de la France en Afrique de l’Ouest. D’ailleurs, Patrice Lumumba ne lui a jamais rendu visite. Sékou Touré et Thomas Sankara n’étaient pas, non plus, sur la même longueur d’onde.

N’avez-vous pas peur qu’Alassane Ouattara joue aussi le jeu de l’ancien maître ?

Si Ouattara devient cet ambassadeur de la France, nous le combattrons.

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Propos recueillis par Pascal Airault

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