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Réponse d'un "mercenaire" à Idriss Déby Itno

21/04/2010 à 00:25
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Acheikh Ibn-Oumar, ancien ministre des Affaires étrangères du Tchad. Acheikh Ibn-Oumar, ancien ministre des Affaires étrangères du Tchad. © D.R.

Acheikh Ibn-Oumar, ancien ministre des Affaires étrangères du Tchad, représentant en Europe de l’Union des forces de la résistance (UFR), réagit aux propos du président tchadien, interviewé par "Jeune Afrique".

1) Qui sont les « mercenaires » dont parle le président Idriss Déby Itno ?

S’agit-il des pilotes payés 1 000 dollars de l’heure par le Tchad pour bombarder les villages du Salamat et du Dar Sila, soupçonnés d’abriter des combattants du Front populaire pour la renaissance nationale (FPRN) ? S’agit-il des milices soudanaises « Toro-Boro » du Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE), qui se battent à l’intérieur du Tchad contre l’opposition tchadienne et responsables, selon les ONG et les observateurs, de recrutements forcés et de racket dans les camps des réfugiés ? S’agit-il des soldats « prêtés » par le Tchad au général Bozizé pour renverser le président Patassé, appelés « libérateurs » et dont beaucoup continuent à semer la terreur en Centrafrique afin de se « faire payer » ?
Non, pour le général Déby Itno, les « mercenaires », ce sont les anciens ministres, ambassadeurs, députés, médecins, enseignants, syndicalistes, officiers supérieurs et autres rescapés de la répression liée à la modification de la Constitution (pour lever la limitation des mandats présidentiels) et à qui on n’a laissé d’autre option que la résistance armée. En un mot, la recrudescence des conflits armés au Tchad est la conséquence du verrouillage politique.

2) « Il n’y a plus de mercenaires en territoire tchadien » :

Rappelons que l’UFR avait accepté le cantonnement, au Soudan, d’une partie de ses troupes se trouvant à la frontière. C’était une exigence du président Déby Itno lui-même, qui ne voulait pas « négocier sous la menace ». L’aide - limitée à l’intendance et assortie d’une trêve tacite - que le Soudan fournit à nos unités pour faciliter le dialogue avec le pouvoir, et en accord avec ce dernier, est exploitée comme preuve du « mercenariat » et de l’« agression soudanaise ». De toute façon, ce repli ne concerne pas les unités de la résistance basées en profondeur dans le territoire tchadien et qui existent bel et bien, comme le reconnaît l’armée tchadienne, qui annonce périodiquement, et sans rire, l’« élimination définitive des derniers mercenaires ».

3) « Dialogue sur des bases saines » :

La résistance en général et l’UFR ont toujours appelé à une démilitarisation du débat politique, à travers un dialogue entre tous les acteurs, avec l’aide des partenaires. C’est le pouvoir qui avait jusque-là rejeté la « paix sans conditions » (dixit le président Déby Itno), préférant les ralliements partiels avec « distributions de postes et de prébendes » (idem), tout en attaquant directement le territoire soudanais. Aussi, nous ne pouvons que noter positivement l’évolution dans les propos du président Déby Itno, espérant qu’elle reflète une prise de conscience réelle.

4)  « L’indépendance du Sud-Soudan serait une catastrophe pour l’Afrique » :

Le référendum d’autodétermination pour le Sud fait partie de l’accord de Naivasha (CPA) du 31 décembre 2004 entre le gouvernement, d’une part, et le Mouvement de libération du peuple du Soudan et son bras militaire, l’Armée de libération du peuple du Soudan (SPLA/SPLM), d’autre part. Le président El-Béchir a toujours affirmé qu’il en accepterait l’issue et que, dans l’éventualité de l’indépendance du Sud-Soudan, les deux futurs États organiseraient au mieux leurs rapports dans un souci de complémentarité. Et voilà que le président Déby Itno doute que le président El-Béchir tienne parole, et laisse entendre que ce dernier relancera la guerre à cause du pétrole. Il dit que lui-même ne peut « rien » faire. En réalité, il peut faire beaucoup, ne serait-ce qu’en s’abstenant de mettre de l’huile sur le feu avec ce genre de déclaration. Il peut aussi aider à l’entente entre Soudanais en cessant de manipuler le MJE selon les intérêts du moment, et surtout en œuvrant pour une paix globale et définitive au Tchad et aussi en RCA, car les trois crises sont liées. Et pour éviter le risque de « contagion » d’une sécession éventuelle du Sud-Soudan, il faut, au Tchad, cesser la manipulation de l’islam et de la langue arabe à des fins politiciennes.

5) L’enlèvement du professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh :
La commission d’enquête nommée par le président Déby Itno, sur demande du président Sarkozy, a remis son rapport au gouvernement en juillet 2008. Elle a conclu qu’Ibni Oumar avait été arrêté par les forces gouvernementales. Le président Déby Itno avait promis que le gouvernement rendrait public ce rapport et prendrait les mesures subséquentes. Vingt-et-un mois après, le gouvernement refuse de livrer au peuple tchadien les conclusions de la commission et quelles mesures il entend prendre. La procédure judiciaire n’a rien à voir avec le devoir du gouvernement de cesser de se dérober. Puisque la commission a conclu en la responsabilité des forces tchadiennes, le plus important, pour la famille, est que les responsables de cet enlèvement et probable assassinat disent ce qu’ils ont fait du corps. Et pour l’opinion, c’est d’être rassurée de voir que le chef de l’État, garant de la Constitution et premier magistrat du pays, n’a pas donné d’ordre direct dans ce crime. La résolution salutaire du parlement français, fruit de l’abnégation du député Gaëtan Gorce exigeant que lumière soit faite, est non seulement légitime, mais c’est une perche tendue à N’Djamena pour éviter une procédure au niveau de l’ONU ou même de la CPI.

6) La gestion des revenus pétroliers :
Le gouvernement a réalisé beaucoup de constructions, c’est vrai. Il faut cependant rappeler que le conflit avec la Banque mondiale fut provoqué par le détournement du fonds d’épargne dit « des générations futures » pour couvrir des dépenses militaires, en violation des textes signés par le Tchad.
Sur le plan de la gouvernance, le gros problème est que ces réalisations ont servi de couverture pour développer l’enrichissement illicite des affidés du pouvoir à une échelle extraordinaire, par la surfacturation, l’opacité de la passation des marchés, et le non-respect des normes techniques ; sans compter la désinvolture en matière budgétaire dont les effets délétères commencent à se manifester.

L'interview du président tchadien est à lire dans Jeune Afrique n° 2571, en kiosques jusqu'au 24 avril 2010. Pour retrouver des extraits vidéo de l'entretien, cliquer ici.

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