Ridha Saïdi : "Nous voulons faciliter l'implantation d'entreprises étrangères en Tunisie"

12/01/2012 à 12h:54 Julien Clémençot
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Ridha Saïdi à Tunis, dans les locaux d'Ennahdha, le 21 décembre. Ridha Saïdi à Tunis, dans les locaux d'Ennahdha, le 21 décembre. © ONS Abid pour J.A.

Tout juste nommé dans le nouveau gouvernement tunisien, Ridha Saïdi défend l’approche à la fois sociale et libérale de son parti Ennahdha. Un projet qui peine encore à convaincre les décideurs.

Membre du bureau exécutif du parti Ennahdha, Ridha Saïdi, 49 ans, a été nommé le 22 décembre ministre délégué chargé des dossiers économiques. Drôle de destin pour ce tunisien, militant, ingénieur de formation, ancien directeur régional de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg), détenu seize ans par l’ancien régime de Ben Ali pour son engagement politique.

Désormais superconseiller du chef du gouvernement, Hamadi Jebali, il doit défendre les orientations de son mouvement au sein du nouvel exécutif né de l’accord politique avec Ettakatol (gauche) et le Congrès pour la République (gauche nationaliste). À la fois sociale et libérale, la politique de relance des islamistes entend développer les emplois publics et les grands travaux tout en favorisant l’investissement privé. Aujourd’hui, les observateurs attendent la mise en œuvre de ces grands principes. Mais le financement de ce plan d’action reste flou, et l’idéologie islamiste est encore anxiogène pour beaucoup de décideurs.

Jeune Afrique : le siège d’Ennah­dha est situé dans un quartier d’affaires, est-ce un signe ?

Ridha Saïdi : L’économie est une des composantes principales de notre vision de la société, car il n’y a pas de vie digne sans travail. Avoir notre siège dans un quartier d’affaires, c’est être proches des acteurs économiques. Mais le développement doit aussi être social. Les paroles du Prophète insistent sur ce point : celui qui n’a pas de moyens de transport ou de maison, il faut l’aider. Nous défendons une approche globale. Ennahdha signifie « renaissance ». Elle doit être culturelle, sociale et économique.

Sur le plan économique, quels seront vos axes d’action majeurs ?

Tout d’abord combattre le chômage, mais aussi assurer l’équité sociale, lutter contre la corruption et rétablir un équilibre régional dans le budget de l’État. Avec l’ancien régime, 80 % des ressources étaient allouées à 20 % du territoire [régions côtières, NDLR].

Et vos priorités en matière d’emploi ?

L’État doit prendre en charge une partie de la demande en créant entre 30 000 et 40 000 postes dans l’administration et les entreprises publiques comme la Steg ou la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede). Des milliers de postes seront également offerts grâce aux projets de construction d’infrastructures que nous projetons de réaliser.

Toutes ces embauches ne risquent-elles pas de nuire à la performance des entreprises publiques ?

Le taux d’encadrement de ces entreprises est faible. Pour les moderniser et améliorer leur gouvernance, il faut du sang neuf.

Quels sont vos projets dans les infrastructures ?

Il y a le prolongement de l’autoroute située au nord-ouest vers l’Algérie et la construction de celle qui reliera Enfidha à Kairouan, Sidi Bouzid, Kasserine et Gafsa, des zones délaissées durant les dernières décennies. Il n’y aura pas d’investissements privés dans ces régions si l’on n’améliore pas les axes de communication. Nous pensons également renforcer le réseau ferré en créant des ramifications vers le sud-ouest et le centre-ouest. Le projet de métro léger [tramway] dans la ville de Sfax est aussi une priorité.

Quelle est l’enveloppe pour ces investissements ?

Environ 1,8 milliard de dinars [924 millions d’euros]. Pour les financements, nous avons eu des contacts avec la Banque islamique de développement, le Fonds arabe pour le développement économique et social, la Banque européenne d’investissement.

Cette stratégie n’augmentera-t-elle pas l’endettement public ?

Le niveau d’endettement de la Tunisie est d’environ 42 % du PIB, notre but est de ne pas dépasser 47 %. Pour respecter nos engagements, nous voulons mettre en place des solutions alternatives, comme la finance islamique, y compris dans les banques traditionnelles. Le prêteur fait alors partie du projet : il assume les gains, mais aussi les éventuelles pertes. Un comité de réflexion pour un projet de loi sur la finance islamique avait déjà été formé par Jalloul Ayed [ancien ministre des Finances].

Le secteur privé a-t-il encore une place ?

Oui, et elle est essentielle. Nous réfléchissons à assouplir le code des investissements pour faciliter l’installation d’entreprises étrangères. Le pays possède de vrais avantages comparatifs, notamment en matière de ressources humaines, pour accueillir des unités de production à haute valeur ajoutée dans les technologies de l’information et de la communication (TIC), les industries mécaniques et électriques, et le secteur pharmaceutique. Concernant les TIC, nous prévoyons en 2012 la construction d’un nouveau pôle dans la banlieue sud de Tunis pour accueillir des start-up. Nous avons aussi des contacts dans le domaine des hautes technologies avec des investisseurs allemands, français, canadiens, turcs et chinois.

N’effrayez-vous pas les investisseurs ?

Nous sommes certes un parti islamique, mais modéré, avec la volonté de bâtir une Tunisie ouverte. C’est pour cela que nous réaffirmons notre volonté de renforcer nos liens avec nos partenaires traditionnels de l’Union européenne. Ils sont venus nous rencontrer le 7 décembre dernier, ils souhaitaient des éclaircissements sur notre position. Nous les avons rassurés. L’Europe, qui représente 80 % de nos échanges commerciaux, restera notre partenaire privilégié. Nous ambitionnons même d’obtenir à terme un statut avancé [une coopération économique renforcée].

Les investisseurs du Golfe sont-ils eux aussi vos interlocuteurs privilégiés ?

Effectivement, les Qataris et les Émiratis ont, par exemple, déjà fait des propositions concernant la raffinerie de Skhira pour y investir 1,5 milliard de dinars. Le Qatar suivait déjà ce projet au temps de Ben Ali, mais on lui réclamait un pot-de-vin de 700 millions de dinars.

Vous avez aussi souhaité rassurer les hommes d’affaires tunisiens…

Tout à fait, nous avons rencontré les responsables de la Bourse de Tunis et du patronat. Les chefs d’entreprise ont eu peur qu’Ennah­dha applique la charia. Nous les avons rassurés. Nous soutenons l’investissement privé et nous sommes très attachés à la performance des acteurs économiques. Nous sommes aussi favorables à la Bourse, car elle ne peut que favoriser la transparence et la bonne gestion des sociétés.

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Propos recueillis à Tunis par Julien Clémençot

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