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15/12/2011 à 19h:43
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Frida Dahmani, journaliste tunisienne

L’année 2011 aura été celle des révolutions arabes, mais aussi celle du grand prix de saut d’obstacles pour les démocraties naissantes. Dans les tribunes du stade international, l’Occident applaudit le passage de relais entre dictature et démocratie, et ovationne le parcours presque sans fautes de la Tunisie ; une course formidable où tout serait presque pour le mieux dans le meilleur des mondes impossibles. Il y a de l’extraordinaire là-dedans, du terrible aussi.

Un taux de pauvreté de 23 %, un taux d’analphabétisme de 20,3 % ; deux chiffres, simples et cruels, qui explicitent certaines fractures béantes qui empêchent le pays de se redresser. Au fond, ce n’est rien d’autre que ce que disait déjà le soulèvement des régions, ce que dénonçait la révolution, ce qu’exprimaient les sit-in des Kasbah I et II et ce qu’assène aussi l’actuelle mobilisation au Bardo, devant le siège de l’Assemblée constituante. Sur cette place, devenue un nouveau symbole – contrastant avec celui de l’avenue Habib-Bourguiba, où, le 14 janvier, tout le pays s’exprimait d’une même voix –, la Tunisie apparaît douloureusement tripolaire. Le mouvement Bardo I se fait l’écho de toutes les divisions du pays et des totales divergences sur les priorités.

En première ligne, toutes générations et toutes tendances confondues, le camp des trahis ; ceux pour qui la révolution n’a tenu aucune de ses promesses, comme les chômeurs de Gafsa et ceux que les résultats du scrutin du 23 octobre inquiètent. Les premiers réclament des solutions à la crise du bassin minier et revendiquent le droit au travail. Les autres, gardiens des libertés, dénoncent les tentatives de verrouillage par certains partis de la législation qui dessinera les futurs contours du pays. Ces deux franges dialoguent, s’épaulent et interpellent les élus. En face, des sympathisants islamistes, pour la plupart très jeunes, survoltés, enivrés de slogans proches de ceux entonnés dans les stades, et qui se réclament d’un islam fondamentaliste. Ils tiennent des propos aussi décousus qu’extrêmes et tentent d’étouffer toutes les voix dissonantes. Entre ces deux rives, la Tunisie dérive.

La représentativité toute relative de la Constituante et la trop lente mise en place du nouveau pouvoir ont fait descendre la majorité silencieuse dans la rue. Pour beaucoup, ce n’est pas tant l’alliance, contre nature et nullement sereine, entre les démocrates d’Ettakatol et du Congrès pour la République (CPR) et les islamistes d’Ennahdha qui les laisse perplexes que le retour de pratiques chères à l’ex-parti au pouvoir : bus et camions déversant des grappes de « militants », distribution massive de tracts, infiltrations de provocateurs dans les manifestations. Un air de déjà-vu. On ne prend pas les mêmes mais on recommence ; c’est ce dont les Tunisiens ne veulent plus.

Choqués par des élus tergiversant sur le partage des postes clés, les citoyens sont en état d’alerte. D’autant que les premières cartes abattues par Ennahdha sont biseautées. Cumul des fonctions pour les élus, amalgame entre exécutif et législatif, pleins pouvoirs accordés au Premier ministre, ingérence dans le système éducatif, dans le fonctionnement de la Banque centrale, escamotage des droits de la femme… Autant de revirements par rapport aux engagements démocratiques. Démobilisés lors des élections, les Tunisiens n’accepteront de la Constituante aucun dérapage pouvant conduire à l’instauration d’une autre dictature. Que les élus se le tiennent pour dit : le mouvement Bardo I est prêt, à l’instar de la Kasbah I, à se décliner en plusieurs versions.

2011, année des révolutions, aura aussi été celle du réveil de toutes les tensions latentes au sein du monde arabe. 

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